Toronto Star - May 1, 2012
Par Colin Kenny
Les chasseurs furtifs sont censés être difficiles à repérer. Mais, par les temps qui courent, rien n’est plus difficile à repérer que la vérité quant à la relation entre le Canada et le chasseur F-35. La faute se trouve entièrement sur les épaules du prétendument compétent Stephen Harper et de ses laquais du cabinet du Premier ministre.
Le message que les Canadiens entendent est que le Canada s’est engagé à acheter un grand nombre de F-35 pour remplacer son parc de CF-18 vieillissants et que le gouvernement Harper a menti au sujet du coût global – qui, selon nombre d’experts, a bien des chances d’être ridiculement élevé une fois que les F-35, qui ont déjà du retard, seront enfin en production.
Il y a là un grain de vérité : le gouvernement a fait état d’estimations de coûts trop faibles, qui seraient trompeuses même s’il était possible de prédire les coûts de manière fiable. La partie en italique de la phrase précédente est une condamnation encore plus accablante des erreurs de ce gouvernement que l’aspect des estimations de coûts trompeuses.
Oui, il est lamentable que le gouvernement ait décidé de donner une estimation trop basse en s’abstenant d’inclure l’entretien et les coûts de fonctionnement pour tout le cycle de vie de l’appareil. Mais ce n’était qu’un stupide tour de passe-passe, typique de ce gouvernement et de bien d’autres. Les conservateurs sous-estiment constamment l’intelligence du public. Dans le cas présent, le gouvernement nous a dit que 65 appareils coûteraient 14,7 milliards de dollars, alors que les estimations internes se chiffraient à 25 milliards de dollars. Des mois après, on a éventé la mèche et il a été dénoncé comme étant un menteur.
C’est répréhensible. Mais il y a des menteurs et des menteurs stupides. Et voici la stupidité derrière la duplicité du gouvernement : on ne peut en aucune manière prédire le coût final des F-35 tant que la production n’aura pas débuté et que les pays n’auront pas commencé à en acheter. Toute estimation doit donc être présentée comme la meilleure possible, avec des paramètres larges. Ce scénario aurait dû être facile à faire accepter par le public en procédant de manière transparente, mais cela n’a pas été le cas.
Il y a pire. On entre ici dans la stupidité crasse : les ministres du gouvernement ont passé plus d’un an à répéter que le Canada maintenait son engagement d’acheter des F-35. La réalité est que le gouvernement du Canada n’a pris aucun engagement d’acheter quoi que ce soit. Aucun. Nada.
Un consortium de neuf pays aux vues similaires, dirigé par les États-Unis, s’est formé pour tenter de mettre au point une nouvelle génération de chasseurs afin de remplacer leurs appareils, dont bon nombre prennent de l’âge, notamment les nôtres.
C’est un effort louable pour mettre au point un produit de pointe au coût le plus bas possible tout en répartissant les avantages du développement et de la production entre les industries aéronautiques des pays participants. Certains critiques disent que le Canada devrait se retirer du consortium et tenir un processus concurrentiel pour déterminer quel appareil acheter, mais cela signifierait qu’il faudrait abandonner cette initiative alliée et les avantages qu’elle présente pour notre secteur de l’aéronautique, l’une de nos industries de pointe, en cette période durant laquelle le secteur de la fabrication perd du terrain au Canada.
Certains diront qu’aucun de ces pays ne devrait de toute façon dépenser tant d’argent sur des appareils à réaction parce qu’apparemment, les guerres entre grands pays deviennent de moins en moins probables, parce que des drones téléguidés pourraient remplacer les appareils avec pilote dans l’avenir et parce que les changements rapides de la technologie, si courants de nos jours, pourraient rendre ces appareils désuets avant même la fin de leur vie utile, même si des mises à niveau en milieu de cycle ont habituellement réglé ce genre de problème par le passé.
Ce ne sont que des suppositions. Entre-temps, dans la vraie vie, la Chine et la Russie mettent au point de nouveaux jets perfectionnés, les troupes alliées ont encore besoin d’appui aérien quand elles sont sur le terrain, la défense de la souveraineté du Canada continue de nécessiter toutes les ressources que nous pouvons y consacrer et, si les Canadiens veulent continuer de demeurer des acteurs viables sur la scène mondiale, nous devrons poursuivre nos contributions aux missions conçues en vue de maintenir la stabilité mondiale.
Pensez-y. La Norvège est-elle ce qu’on pourrait appeler un pays belliqueux? Non. Eh bien, la Norvège fait partie du consortium.
Si la mission du consortium est louable, elle est également compliquée, coûteuse et, au bout du compte, en partie imprévisible. Mais cela, tout le monde le savait.
Lockheed Martin, qui a remporté le processus concurrentiel en devançant Boeing, produira-t-elle un appareil meilleur que ceux des Russes et des Chinois? Nous ne le savons pas, mais nous serions bêtes de ne pas essayer.
Arrivera-t-on à surmonter les pépins qui ont retardé le développement du F-35? Nous ne le savons pas, mais certains de nos meilleurs cerveaux en matière de technologie y travaillent; j’imagine qu’ils vont y arriver.
Le coût final de chaque avion sera-t-il si élevé que les pays membres du consortium vont réduire leurs commandes, ce qui rendrait chaque appareil plus coûteux et mettrait en péril tout le projet? Nous ne le savons pas. Certains pays ont déjà fait savoir que leur commande sera réduite si les coûts sont trop élevés, et même le gouvernement des États-Unis a retardé le calendrier de livraison d’une partie de sa commande.
Tous les projets de développement sont un pari. Le Canada fait partie du pari. Mais voilà : si ce projet n’aboutit pas, si le produit n’est pas à la hauteur des attentes ou si le prix est ridiculement élevé, nous ne sommes pas tenus par contrat de dépenser le montant prévu sur ces jets.
Si le produit est à la fine pointe et que les prix ne gonflent pas au-delà de ce qui est raisonnable, ce sera de l’argent bien dépensé. Si ces conditions ne sont pas réunies, ce ne sera pas un bon achat et nous devrions garder notre argent.
On aurait cru que ce gouvernement dirigé par un premier ministre à l’esprit d’analyse tant vanté aurait pu faire passer ce message. Ce gouvernement, après avoir été cachottier au sujet d’estimations de coûts irréalistes dès le départ, et après avoir donné l’impression que l’achat était chose faite, n’a même pas été capable de produire une liste des entreprises d’aéronautique canadiennes qui profiteraient du développement du F-35 et décrivant en détail quel genre d’emplois seraient créés et quelles compétences de point seraient acquises au Canada.
Vous en voulez, des stupidités? Ce gouvernement va vous en donner, des stupidités. À la pelle.
[Colin Kenny est l’ancien président du Comité sénatorial permanent de la Sécurité nationale et de la défense. Courriel : kennyco@sen.parl.gc.ca.]