National Post - April 23, 2012
Halifax Chronicle Herald - April 26, 2012
Par Colin Kenny
Au cours des derniers mois, les Canadiens ont été atterrés par deux récits de missions de sauvetage. L’un d’eux nous a rappelé l’incroyable courage dont font preuve les équipes de recherche et sauvetage (SAR) dans des situations où des vies sont en jeu, et l’autre nous a cruellement rappelé que le courage s’avère inutile lorsque les ressources sont inadéquates et la bureaucratie trop rigide.
Un récit de courage… Quatre jours avant Noël, trois techniciens en recherche et sauvetage ont sauté en parachute, en pleine noirceur, dans les eaux arctiques balayées par des vents de 40 km/h et agitées par des vagues de plus de trois mètres, pour porter secours à deux chasseurs de morse Inuits dont l’embarcation s’était retrouvée prisonnière des glaces. Les chasseurs et deux des techniciens ont survécu, mais pas le sergent Janick Gilbert – la courroie qui le reliait à son radeau de sauvetage s’est brisée, et le sergent est mort avant l’arrivée d’un hélicoptère de sauvetage, cinq heures plus tard. Bien que hautement qualifié et d’une inimaginable bravoure, cet homme a péri.
Quand les lourdeurs bureaucratiques sont fatales… L’émission the fifth estate de la CBC a réalisé un reportage sur la tragédie de Burton Winters, un jeune Inuit de 14 ans mort de froid dans une tempête au Labrador après s’être égaré en motoneige, la nuit, non loin du village de Makkovik. L’adolescent a parcouru 19 kilomètres à pied pour tenter de retrouver son chemin pendant que 50 villageois fous d’inquiétude avaient lancé des recherches pour le retrouver, assistés dès la levée du jour par des hélicoptères privés. Le matin, les sauveteurs locaux ont appelé la base de recherche et sauvetage des Forces canadiennes qui se trouve à Goose Bay, à une heure de vol de Makkovik. Voici un extrait de la transcription de l’émission the fifth estate :
Gillian Findlay (animatrice) : « Trois Cormorant [des hélicoptères] se trouvent à trois heures de vol, à Gander. Ce sont les appareils de recherche et sauvetage les plus modernes dont dispose le Canada, et leur équipage se compose de techniciens d’élite. Ces appareils sont appuyés par une flotte d’aéronefs à Greenwood, en Nouvelle Écosse, trois Hercules et une flotte d’Aurora équipés de caméras infrarouges. Toutefois, 20 minutes après avoir reçu l’appel de détresse de Makkovik, les Forces ont donné leur réponse […] aucun de ces appareils [c’est-à-dire ni les hélicoptères Griffon de Goose Bay, ni les hélicoptères Cormorant, ni aucun autre aéronef de Gander] ne serait envoyé pour porter secours. » [Traduction]
Pourquoi donc aucun appareil des Forces canadiennes n’a pu être libéré à temps (puisqu’il a fallu attendre 50 heures après que le garçon a été porté disparu)? Le contre amiral David Gardam des Forces maritimes de l’Atlantique a d’abord prétendu que la marine utilisait un système de « rappel » – et comme personne au village n’avait fait un second appel pour demander si un aéronef ou un hélicoptère s’était libéré, l’affaire avait été abandonnée.
Mais, comme personne n’a jamais entendu parler d’un « système de rappel », le contre-amiral Gardam a été forcé de fournir une deuxième excuse : la météo était trop mauvaise ce matin-là. Sauf que la visibilité était suffisamment bonne pour mener des opérations de recherche selon les critères des Forces canadiennes, puisque des hélicoptères civils ont pu partir à la recherche du garçon.
Le contre amiral Gardam a donc été forcé de présenter une troisième explication : comme les aéronefs sont trop peu nombreux, s’il en avait déployé un, il aurait risqué d’être pris de court si jamais un autre accident était survenu dans le cadre de la « mission principale », qui concerne « ce qui se passe en mer ».
Par conséquent, puisqu’il s’était perdu sur la banquise, une étendue de mer gelée, et non en mer, Burton Winters n’avait pas droit au sauvetage. Explication farfelue? Tout à fait! Et, même si Burton s’était perdu sur la terre ferme – ce qui n’était pas le cas – comment peut-on refuser de l’aide à un jeune garçon en danger de mort simplement parce qu’un autre accident pourrait hypothétiquement survenir ailleurs?
Et, pourtant, une enquête menée par les Forces canadiennes a conclu que le refus d’envoyer de l’aide de M. Gardam était justifié.
Pour sa part, le ministre de la Défense, Peter Mackay, a fourni une explication boiteuse à la Chambre des communes : les opérations de sauvetage au sol relèvent des compétences provinciales ou territoriales. C’est vrai, mais Burton ne se trouvait pas sur la terre ferme. Et, même s’il l’avait été, pourquoi faut-il se préoccuper de ces distinctions ridicules? Cette tragédie fait ressortir la nécessité de disposer d’un système de recherche et sauvetage coordonné pour porter secours à tous les Canadiens en détresse.
Les services de recherche et sauvetage sont pratiquement relégués à l’arrière-plan au sein des Forces. Ils ne disposent ni du personnel, ni de l’équipement nécessaire pour mener à bien les missions qui relèvent de leur mandat, et encore moins d’aide pour mettre en place un système visant à coordonner leurs efforts aux ressources territoriales, provinciales, municipales ou privées.
Le gouvernement actuel devrait savoir que le principal mandat des Forces doit être de protéger les Canadiens. Après tout, c’est lui qui a baptisé sa politique de défense la « Le Canada d’abord ». Pourtant, des milliards de dollars ont été dépensés pour des missions discutables à l’étranger, alors que les services de recherche et sauvetage au pays en sont réduits à racler les fonds de tiroirs.
Nos intervenants de première ligne ont démontré leur courage à maintes reprises, mais leur courage sera vain tant que leurs patrons, politiciens comme militaires, ne feront pas le nécessaire pour apporter ce dont le système de recherche et sauvetage a besoin, à savoir de meilleures ressources et une forte dose de bon sens.
Mercredi dernier, le ministre Mackay a annoncé qu’un troisième hélicoptère Griffon sera basé à Goose Bay, au Labrador, pour prêter assistance aux opérations de sauvetage.
Il n’a toutefois pas mentionné que ces appareils ne sont pas véritablement conçus pour mener des opérations de recherche et sauvetage, comme le sont les Cormorant. Certes, les Griffon valent mieux que rien, mais est-ce bien ainsi que nous voulons protéger les Canadiens, avec de l’équipement qui vaut mieux que rien?
De plus, le ministre tente d’insinuer qu’il ajoute un hélicoptère à la flotte de Goose Bay, alors qu’il ne fait que la ramener à son nombre d’hélicoptères initial. La base de Goose Bay comptait trois Griffon jusqu’à ce que l’un d’eux parte en Afghanistan. Avec le nouvel hélicoptère, la base en comptera donc trois comme avant.
Selon le dicton, on peut tromper tout le monde un certain temps et on peut tromper certaines personnes tout le temps, mais on ne peut tromper tout le monde tout le temps. Et c’est pourtant ce que les ministres de la Couronne tentent de faire sur une question aussi grave que les opérations de recherche et sauvetage.
[Colin Kenny est l’ancien président du Comité sénatorial permanent de la sécurité nationale et de la défense. kennyco@sen.parl.gc.ca]