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La défense antimissile du Canada : il est temps de prêter main forte au bouclier

National Post - le 16 septembre 2013

par Colin Kenny

Nous, les Canadiens, avons un voisin imposant – les États Unis – avec qui nous partageons une grande part du continent. Nous aidons les Américains à défendre le continent – comme en fait notamment foi le Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD) – qui permet de protéger tant les Américains que les Canadiens contre les bombardements depuis plus de 50 ans.

Mais nous ne sommes pas les esclaves de Washington; nous en sommes les partenaires indépendants. Rappelez vous comment Jean Chrétien a refusé à George W. Bush notre contribution à sa guerre insensée en Iraq. Rappelez vous le refus de Paul Martin de participer au programme de défense de missiles antibalistiques de George W. Bush visant à protéger le territoire contre le tir de missiles automatisés d’États délinquants comme la Corée du Nord ou l’Iran sur les pays occidentaux.

Sommes nous donc des tire-au-flanc ou agissons-nous de façon indépendante? Notre refus de nous impliquer en Iraq a révélé notre vision indépendante, un refus qui s’est par ailleurs révélé réfléchi. Néanmoins, de nos jours, notre refus de participer à la défense antimissile a de plus en plus des airs de paresse.

Les Américains ont invité le Canada à se joindre à de nombreux autres pays d’Europe et d’Asie afin d’appuyer le bouclier pour faire obstacle aux missiles des États délinquants. Nous avons refusé.

Le bouclier établi sans notre contribution ne pourra jamais offrir une défense contre les attaques de missiles massives de puissances comme la Russie ou la Chine. L’initiative de défense de Ronald Reagan, dite aussi Guerre des étoiles, ne s’est jamais concrétisée. Ce que cela signifie, pour les joueurs importants, est une dépendance à la menace nucléaire comme protection. À plus petite échelle, il est par ailleurs de plus en plus probable que des pays comme la Corée du Nord ou l’Iran tentent des manœuvres insensées.

Une improbabilité? Peut être. Mais au 21e siècle, il est sans doute plus probable que des bombardements soient dirigés contre nous par le pôle Nord en provenance de la Russie – ce qui constitue la raison pour laquelle nous investissons dans NORAD.

Washington ne semble pas espérer du Canada beaucoup de ressources pour le bouclier qui vise à nous protéger contre l’imprévisible. Son principal intérêt semble plutôt d’obtenir notre participation à un réseau qui comprend déjà de nombreux pays partageant une même vision, dont le Royaume Uni, l’Australie, le Japon, l’Allemagne, l’Italie, Israël, la République tchèque, le Danemark, les Pays-Bas, l’Espagne, la Roumanie et la Turquie. Certains de ces pays ont déjà accepté d’accueillir sur leur territoire des installations radars. Quelques autres ont acquis des navires capables de tirer des missiles de défense.

La plupart des installations nécessaires à la défense de l’Amérique du Nord sont déjà en places. Les États-Unis possèdent des bases de lancement antimissile en Alaska – la Clear Air Force Base – et en Californie – la Beale Air Force Base – et planifient la mise sur pied d’une autre base dans le nord-est du pays, probablement dans le Maine. D’importantes installations radar sont en places en Alaska, à Thulé (Groenland) et à Fylingdales (Royaume-Uni).

Les Américains possèdent déjà 28 croiseurs et destroyers dotés du système de tir de missiles Aegis; les Australiens en possèdent trois, les Japonais six, l’Espagne cinq, la Norvège cinq et la Corée du Sud trois. Il est donc improbable que Washington s’adresse au Canada pour obtenir son appui dans ce secteur.

Les États-Unis ont mis en place un système qui protègera notre souveraineté et la leur. Toutefois, nous ne devrions pas laisser notre souveraineté entre les mains d’autrui. Nous devons prendre part aux discussions, participer au processus décisionnel.

Nous participons résolument aux discussions de NORAD. Nous avons une équipe de plus de 100 employés militaires au siège social à Colorado Springs, et nous sommes chargés du fonctionnement de l’installation de réserve à North Bay, ainsi que de la dotation de l’installation. Des militaires canadiens occupent traditionnellement le deuxième poste de commande en importance de NORAD – il s’agit actuellement du lieutenant général Alain Parent.

Alain Parent travaille de concert avec le général américain Charles Jacoby Jr., le commandant de NORAD et de NORTHCOM; ce dernier a notamment comme responsabilités la défense antimissile balistique. Si une force hostile envoie des bombardiers sur l’Amérique du Nord, le Canada se prononce sur l’intervention de NORAD. S’il s’agit d’une attaque missile qui pourrait avoir des répercussions dommageables sur le territoire canadien, nous nous retirons. Le général Jacoby et son équipe américaine font alors cavalier seul.

Pour l’essentiel, nous assumons que les Américains protègent nos arrières; toutefois, nous avons peu de renseignements sur leur façon de procéder, et nous ne savons pas comment ils assureraient notre protection.

Il est difficile d’expliquer pourquoi la situation est telle aujourd’hui. Il y a sept ans, on s’opposait à la participation canadienne, mais les arguments avaient au moins une apparence de rationalité. L’un des arguments était que la défense antimissile mènerait inévitablement au déploiement de l’arme nucléaire dans l’espace. Or, ce n’est pas du tout ce qui se produit. Le bouclier ne se trouve pas dans l’espace. Les installations se trouvent sur terre et en mer.

Un autre des arguments était que cela inciterait les Russes à déployer leur arsenal nucléaire. Toutefois, dans le pire des cas, les Russes ont simplement critiqué le programme; ils sont loin de s’être lancés dans de vastes dépenses militaires pour moderniser leur capacité d’attaque.

Si je tentais d’expliquer pourquoi nous n’avons pas signé, je dirais ceci : il y a sept ans, il était politiquement de bon ton au Canada – et en particulier au Québec – de dire non à George W. Bush pour tout ce qui concernait les questions militaires, puisque Bush semblait suivre une voie insensée. C’est pour cela que Paul Martin a dit non.

Les conservateurs qui ont succédé à Paul Martin ont prétendu être beaucoup plus préoccupés que leurs prédécesseurs libéraux par la modernisation des défenses canadiennes. Ils ont également indiqué qu’ils souhaitaient travailler de concert avec les États-Unis sur des questions militaires d’intérêt commun.

Il y a de quoi être dubitatif. Pourquoi Stephen Harper n’est il pas allé voir Barack Obama pour lui dire qu’il avait changé d’idée?

La situation me dépasse.

Lorsqu’on a demandé en avril dernier au ministre de la Sécurité publique, M. Vic Toews, pourquoi le Canada avait besoin de missiles pour respecter son devoir le plus essentiel – la sécurité civile – il a répondu ceci :

« Je pense que nous devons discuter plus amplement de la question, et je ne suis pas prêt à offrir mon point de vue. Ce que je peux affirmer, c’est que la coopération avec nos alliés – en particulier en ce qui concerne la menace terroriste – est absolument essentielle à la sûreté des Canadiens ». [Traduction]

Bien sûr que la coopération est essentielle. Il est également essentiel de sortir de l’ombre, et il est temps d’agir comme pays souverain qui souhaite défendre ses intérêts de concert avec son principal allié.

[Colin Kenny est l’ancien président du Comité sénatorial de la sécurité nationale et de la défense. kennyco@sen.parl.gc.ca