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Le programme d’aide étrangère du Canada : Une tactique habile qui trahit un manque de courage politique

The Toronto Star - June 24, 2013

Par Colin Kenny

Le Canada, comme les autres pays industrialisés, a besoin d’un monde stable pour maintenir sa santé économique et sociale. Les bouleversements internationaux réduisent la capacité des gouvernements d’améliorer la vie de leurs citoyens. C’est pourquoi les gouvernements intelligents et prospères investissent dans le développement des régions du monde les moins fortunées.

Lorsque je présidais le Comité sénatorial de la sécurité nationale et de la défense, tous ses membres – conservateurs et libéraux – étaient fermement convaincus que le Canada devait compter sur une force militaire suffisante pour se défendre lui-même et contribuer au maintien de la stabilité internationale. Mais le Comité avait aussi publié des rapports dans lesquels il préconisait la hausse du budget canadien destiné à l’aide étrangère.

Pour peu qu’on y réfléchisse, et quelle que soit l’allégeance politique – conservatrice, libérale ou néo-démocrate –, il faut bien reconnaître que, même si certaines méritent d’être livrées, les guerres sont extrêmement coûteuses en vies humaines et en argent. C’est pourquoi il est si important d’investir les deniers publics dans l’amélioration des conditions susceptibles de donner naissance aux conflits.

Malheureusement, les politiciens savent que l’augmentation de l’aide étrangère rapporte peu en votes. En fait, elle risque plus d’avoir l’effet contraire.

Je ne crois pas que beaucoup de sympathisants libéraux ou néo-démocrates seraient passés au Parti conservateur si Stephen Harper avait augmenté le budget de l’aide étrangère au lieu de le sabrer, l’an dernier. Inversement, la plupart des gens qui appuient les conservateurs de manière indéfectible verraient d’un très mauvais œil toute augmentation, surtout en temps d’incertitude économique. Voilà deux raisons qui expliquent pourquoi le budget réservé au développement international se réduit comme une peau de chagrin depuis que Stephen Harper a obtenu sa majorité, en 2011.

En matière d’aide étrangère, Stephen Harper s’avère donc un politicien habile. Bien plus habile, probablement, que son homologue conservateur David Cameron, au Royaume-Uni. Cameron, comme Harper, devra vraisemblablement aller aux urnes en 2015. Comme Harper, il se fait malmener dans les sondages d’opinion depuis quelque temps. Mais contrairement à Harper, Cameron n’utilise pas l’aide étrangère comme instrument politique.

Même si l’économie du Royaume-Uni est beaucoup moins solide que celle du Canada, David Cameron a accru le budget britannique de l’aide étrangère pour le faire passer à 0,56 % du produit intérieur brut (PIB) de son pays, et il s’est engagé à atteindre la cible internationale de 0,7 %, fixée par l’ONU, dans un an.

Le Royaume-Uni finance une initiative internationale de 4,1 milliards de dollars qui sert à lutter contre la malnutrition dans les pays pauvres. Il y consacre un financement de base de 600 millions de dollars, tout en mettant de côté 446 millions qui lui permettront d’égaler les contributions versées par d’autres pays.

Le Canada a signé l’initiative la semaine dernière, au Sommet du G8, mais l’approbation timide de Stephen Harper ne saurait faire oublier le bilan pitoyable de son gouvernement en matière d’aide étrangère : celui-ci a été plus chiche encore que les libéraux de Jean Chrétien, qui ne déliaient pas facilement les cordons de la bourse à l’époque où Paul Martin luttait contre le déficit.

En confiant à Bev Oda et à Julian Fantino – deux ministres sans grande expérience du développement international – la tâche d’administrer le budget de l’aide étrangère, le premier ministre n’a surpris personne. Les Canadiens doivent être convaincus de l’importance de l’aide étrangère, et il était facile de deviner que ces deux ministres, justement, n’allaient convaincre personne.

En ordonnant à l’ACDI de se retirer de certains pays parmi les plus pauvres de la planète – comme le Malawi et le Niger – pour se concentrer plutôt sur les pays avec qui le Canada veut commercer davantage, le premier ministre a commis un geste regrettable. Rappelons que son gouvernement s’était engagé à suivre des principes moraux fermes dans les affaires internationales.

En annonçant plus tôt cette année que le Canada se retirait de la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification – signée par 194 pays – le gouvernement a encore enfreint ses principes moraux. Stephen Harper a allégué que la bureaucratie alourdissait la Convention, mais il est plus probable que son gouvernement ne veut d’aucune façon participer à une lutte scientifique contre les changements climatiques.

En réduisant le budget de l’aide étrangère de 7,5 % l’an dernier, le ramenant ainsi à 0,31 % du PIB, le gouvernement a fait un pas dans la mauvaise direction, la cible de l’ONU étant de 0,7 %. Au moins, la décision a été prise de manière transparente.

Mais les choses ont vraiment dégénéré par la suite. Julian Fantino a tout simplement arrêté d’approuver les nouveaux projets de l’ACDI. Bev Oda, avant lui, prenait une éternité avant d’autoriser les projets. M. Fantino a carrément fermé les vannes.

À la fin de l’exercice 2012-2013, environ 800 millions de dollars en dépenses n’avaient pas été utilisés par l’ACDI. Habituellement, lorsqu’un ministère n’utilise pas tous les fonds approuvés par le Parlement, on juge qu’il a commis une bourde. Mais dans le cas de l’ACDI, ce n’était pas une bourde. C’était fait exprès, et les ordres venaient d’en haut.

L’agence a tout simplement pris l’argent qui devait aller aux pauvres d’autres pays et l’a remis au ministre des Finances, Jim Flaherty, qui fait des pieds et des mains pour que le gouvernement remplisse sa promesse de réduire à zéro le déficit budgétaire annuel du Canada d’ici les prochaines élections. Après avoir amputé le budget de l’aide étrangère de 7,5 %, le gouvernement a manœuvré en douce pour comprimer encore de 20 % les décaissements de l’agence.

Pendant ce temps, on annonçait que l’ACDI serait intégrée au ministère des Affaires étrangères et du Commerce international. À une certaine époque, ce ministère était vu comme un acteur capable de faciliter le règlement de conflits et d’aider le monde entier en faisant avancer différents dossiers. Aujourd’hui, il s’affaire surtout à promouvoir le commerce étranger.

À propos de son initiative visant à réduire la faim dans le monde, David Cameron a souligné que plus de 60 % des enfants souffrant de malnutrition vivent dans des États fragiles et en conflit. « Selon nous, il ne faut pas attendre qu’un pays soit en déroute pour y investir. Sinon, les problèmes coûtent très cher à régler, qu’il s’agisse d’immigration ou de menaces contre la sécurité nationale. »

David Cameron semble etre résolu à prendre des mesures qui amélioreront le monde bien après son départ de la scène politique. Voilà un exemple auquel les politiciens ne nous ont pas habitués. Trop souvent, ils semblent n’être intéressés que par les gains immédiats – autrement dit, par les votes et le pouvoir.

Il arrive parfois qu’un chef de gouvernement prenne une décision courageuse. Il est à espérer qu’un jour, ce soit un Canadien.

[Colin Kenny est l’ancien président du Comité sénatorial de la sécurité nationale et de la défense. kennyco@sen.parl.gc.ca]