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Exporter la mort: L’amiante et l’image du Canada

Montreal Gazette - July 7, 2012

Hamiliton Spectator - July 14, 2012

par Colin Kenny

La célèbre industrie de l’amiante au Canada est de nouveau au service de la mort. Une garantie d’emprunt de 58 millions de dollars de la part du gouvernement du Québec va permettre aux exportateurs de reprendre l’expédition de ce tueur notoire vers les pays en développement, où les travailleurs de la construction, pauvres, seront forcés de risquer leur santé pulmonaire et leur vie.

Où sont les manifestants étudiants québécois quand on a vraiment besoin d’eux? Dans le cadre de leur lutte aux frais de scolarité, ils n’ont jamais vraiment pu convaincre la population que le gouvernement Charest n’a aucune morale. Maintenant que le gouvernement du Québec a convenu de financer les exportations d’amiante, une substance dénoncée par des experts du domaine médical partout dans le monde, pour restaurer 425 emplois dans le Québec rural, ce fait devrait être beaucoup plus facile à démontrer.

L’utilisation de l’amiante et son abus remonte aux Grecs de l’antiquité et aux Égyptiens. Les Grecs se servaient des fibres pour rendre les tissus plus durables, tout comme les Égyptiens, qui s’en sont servi pour embaumer les pharaons. Puisque l’amiante est à l’épreuve du feu, les Perses en enveloppaient les corps destinés à l’incinération, pour mieux récupérer les cendres des personnes décédées.

En cours de route, certains de nos ancêtres ont commencé à remarquer que certaines choses n’allaient pas. Pline l’Ancien avait conseillé à ses collègues de ne pas acheter d’esclaves issus de mines d’amiante parce que ceux-ci mourraient jeunes.

De façon générale, personne n’a accordé d’attention aux propos de Pline pendant les siècles qui ont suivis. Puis l’amiante est devenu un agent de renforcement et un ignifuge miracles dans le monde de la construction durant la première moitié du 20e siècle – jusqu’à ce que les mineurs et les installateurs d’amiante commencent à avoir de graves problèmes pulmonaires. On a vite commencé à retirer l’amiante des édifices qui en contenaient.

Il y a deux ans, la CBC a diffusé un documentaire qui montrait des travailleurs de la construction en Inde qui manipulaient de l’amiante les mains nues et la bouche recouverte d’un simple foulard – ce qui démontre clairement que les gens sont conscients des dommages qui peuvent être causés à leurs poumons, mais n’ont pas l’équipement nécessaire pour se protéger.

Faisons la comparaison avec les précautions prises au Canada pour manipuler l’amiante. Extrait du Ottawa Business Journal du 25 juillet 2011 [traduction]: « Vêtus comme des plongeurs en haute mer, les travailleurs de Inflector Environmental Services et de Ashex Environmental Contractors passeront la prochaine année à retirer l’amiante dont sont imprégnés les murs de l’édifice de l’Ouest . . . certains types d’amiante sont tellement dangereux que les travailleurs auront besoin d’une alimentation d’air séparée et de l’équipement de décontamination pendant les travaux. »

Bien que 52 pays partout dans le monde aient interdit l’utilisation de l’amiante, le Canada continue de l’exporter vers d’autres pays – l’Inde et la Chine, tout particulièrement. On fait valoir que l’amiante chrysotile ne cause pas de dommages aux poumons si de bonnes mesures de précaution sont prises. Mais quelle est la probabilité que des travailleurs indiens et chinois soient vêtus « comme des plongeurs en haute mer » et qu’on leur fournisse une alimentation d’air séparée et de l’équipement de décontamination? Quiconque a déjà vu un chantier de construction dans un pays en développement connait la réponse : nulle.

Alors les citoyens d’Asbestos, au Québec, qui sont sans industrie de base depuis que la mine d’amiante a fermé ses portes l’année dernière, se réjouissent. Dans une municipalité de 7 000 habitants, ces 425 emplois ont évidemment une signification considérable. Le nombre n’est toutefois pas important à un point tel qu’un ou des gouvernements ne puisse pas trouver un moyen d’indemniser les anciens travailleurs de la mine. Il est question de peut-être quelques millions de dollars, mais que vaut la réputation d’un pays?

La plupart des Canadiens semblent faire peu de cas de la question de l’amiante, mais celle-ci s’ajoute à une liste d’autres questions morales qui commencent à nuire à l’image du gouvernement Harper. Ces dernières semaines, le NPD a dépassé les Conservateurs dans de nombreux sondages nationaux. Le NPD et les Libéraux disent qu’ils mettraient fin à l’exportation d’amiante.

Les Canadiens ordinaires ne sont peut-être pas préoccupés par l’amiante, mais ceux qui ont examiné les risques pour la santé associés à l’amiante le sont certainement. Il y a trois ans, l’Association médicale canadienne s’est jointe à l’Association canadienne de santé publique et à la Société nationale de spécialistes pour la médecine communautaire pour demander au gouvernement canadien d’interdire l’utilisation et l’exportation de l’amiante.

Selon la présidente de l’AMC, Anne Doig, « il est inconcevable de limiter l’utilisation de l’amiante dans notre propre pays, mais de continuer à faire l’exportation de ce produit dangereux partout dans le monde ».

La Confédération des syndicats nationaux, qui compte 300 000 membres, ne s’oppose normalement pas aux projets qui créent des emplois. Elle s’est cependant opposée publiquement à la garantie d’emprunt actuellement offerte par le gouvernement Charest. Si Charest n’est pas réélu, ne vous attendez pas à un changement de politique de la part d’une province qui a si souvent devancé le reste du Canada en matière de programmes sociaux axés sur la compassion. Le Parti québécois est aussi favorable à l’exportation de l’amiante.

Qu’est-il arrivé au Canada, symbole national de civisme et de sens moral? Les voyageurs qui se rendent à l’étranger voudront peut-être arracher les feuilles d’érable de leurs sacs à dos. Notre pays n’est plus vraiment source d’admiration. Nous sommes responsables d’une trop grande part des problèmes dans le monde de nos jours; et nous ne faisons plus suffisamment partie des solutions.

(Colin Kenny est l’ancien vice-président du Comité sénatorial permanent de l’énergie, de l’environnement et des ressources naturelles. kennyco@sen,parl,gc,ca]