Ce site est conçu pour les fureteurs compatibles avec les normes web. Il demeure tout de même fonctionnel avec les autres fureteurs.

Accéder au contenu

Faisons preuve de raison dans la guerre contre la drogue

Calgary Herald - June 4, 2012

Par Colin Kenny

Il se pourrait bien que la « guerre contre la drogue » soit un échec plus cuisant encore que ceux rencontrés en Irak et en Afghanistan. Des vies sont détruites. Des fonds sont gaspillés. Et l’ennemi est toujours là.

Les dirigeants nord-américains Stephen Harper, Barrack Obama et Felipe Calderón sont clairement en faveur d’une stratégie mondiale pour éradiquer la toxicomanie. Malgré le fait que cette guerre – déclarée par le défunt président des États-Unis Richard Nixon – fait rage depuis plus de 40 ans, la consommation de drogues continue de se répandre en Amérique du Nord et presque partout ailleurs sur la planète.

Selon les estimations, il y aurait 250 millions de consommateurs de drogues dans le monde. La consommation d’opiacés a augmenté de 34 % entre 1998 et 2008 et la consommation de cocaïne a connu une hausse de 27 %. Comme l’a indiqué la Commission mondiale pour la politique des drogues : « L’arrestation et l’incarcération de dizaines de millions de ces [consommateurs de drogues] au cours des récentes décennies ont détruit leur vie et celle de leur famille et ont rempli les prisons sans pour autant réduire la disponibilité des drogues illicites ou la puissance des organisations criminelles. » L’arrestation et l’incarcération de dizaines de millions de ces

Non seulement la guerre contre la drogue est un échec mais elle cause aussi des dommages collatéraux. La destruction qui ravage les pays en Amérique centrale et en Afrique parce que les gouvernements ont laissé la distribution des drogues illicites entre les mains de cartels équivaut au renversement de l’aide étrangère – les pays riches dépensent des sommes colossales pour créer l’anarchie dans les pays pauvres.

On peut affirmer que la faim dans le monde pourrait être maintenant éradiquée si les fonds consacrés à la guerre contre les drogues illicites avaient été utilisés de façon plus constructive. Je soutiendrais également que le nombre de consommateurs de drogues illicites en Amérique du Nord serait beaucoup moins élevé si l’argent dépensé pour la guerre contre la drogue avait été consacré à l’éducation, au traitement et à la mise en place de sources contrôlées de matériel dirigées ou supervisées par l’État, plutôt qu’aux cartels et aux narcotrafiquants.

Chaque année, les États-Unis dépensent 25 milliards de dollars pour éradiquer le trafic de drogues illicites, sans compter les coûts énormes de l’incarcération des consommateurs et des fournisseurs de drogues; au Canada, les dépenses à ce chapitre s’élèvent actuellement à 2,5 milliards de dollars. L’utilité des services de police, des agents de contrôle frontalier et des agents de détention du Canada souffre du fait que ceux-ci sont tenus de se consacrer à l’élimination des sources de drogues illicites.

Comme la tentative de prohibition de l’alcool aux États-Unis entre les années 1920 et 1933, la guerre contre la drogue est à peu près aussi efficace que le tir à la carabine dans les airs. Il aura fallu 13 ans aux Américains pour reconnaître que l’alcool ne disparaîtrait pas et pour commencer à imposer des taxes sur la vente d’alcool pour faire de l’argent plutôt que d’en perdre en essayant d’éliminer l’approvisionnement.

Vous dites que les drogues illicites ne se comparent pas à l’alcool? Bien entendu, les drogues comme l’héroïne et la cocaïne sont plus susceptibles de causer des dommages permanents que l’alcool chez le consommateur moyen. Pourtant, l’alcool tue beaucoup de gens. La Commission mondiale pour la politique des drogues classe l’héroïne en premier, la cocaïne en deuxième, les barbituriques en troisième et l’alcool en quatrième pour ce qui est de leur capacité à causer des dommages aux usagers. La marijuana? Elle se classe au dixième rang.

Certaines drogues illicites sont dangereuses. D’autres sont très, très dangereuses. Les drogues illicites peuvent détruire des vies. Il est essentiel que la société prête attention à la consommation de ces drogues, c’est certain.

Mais est-ce que nous y prêtons attention de la bonne façon? Le gouvernement du Canada présente un projet de loi sur la criminalité qui prévoit que la possession de seulement six plants de marijuana constitue un acte criminel, passible d’une peine minimale de six mois d’incarcération et d’une peine maximale de 14 ans. Pendant ce temps, les magasins d’alcool partout au pays font la promotion de leurs produits de façon de plus en plus habile et perfectionnée.

Rappelez-vous, l’alcool se classe au quatrième rang sur la liste. La marijuana se classe dixième. Il convient donc de se demander si l’approche infructueuse visant à décourager la consommation de marijuana chez les jeunes a du sens. Les jeunes sont rebelles et leur rébellion alimente l’hypocrisie des plus vieux.

La plupart des jeunes sont aussi intelligents – ils sont capables de percevoir la propagande de très loin mais ils sont ouverts à une information honnête. Au cours des dix dernières années, les gouvernements fédéraux successifs ont financé l’éducation sur l’effet du tabac sur la santé. La campagne a été un succès spectaculaire.

Grâce aux investissements du gouvernement, le pourcentage de Canadiens qui font usage de tabac est passé à 17 %, comparativement à 25 % en 1999; chez les adolescents, le taux de tabagisme a diminué de 28 % à 12 %. Les jeunes ont écouté.

Est-ce que le gouvernement clame avec fierté sa réussite? Pas du tout. Dans la foulée de ces bonnes nouvelles, il a décidé d’abolir complètement le programme de subventions et de contributions de la Stratégie fédérale de lutte contre le tabagisme, laissant des organisations comme l’Association pour les droits des non-fumeurs, Médecins pour un Canada sans fumée et le Conseil canadien pour le contrôle du tabac en chute libre.

La prohibition et les sanctions sont de toute évidence un échec en tant que stratégie de lutte contre la drogue. L’éducation porte clairement fruit pour ce qui est du tabac – est souvenez-vous, certains experts considèrent qu’il est tout aussi difficile d’abandonner le tabac que de cesser de consommer des stupéfiants. Pourtant, nous continuons de prohiber et de sanctionner la marijuana.

Le premier ministre Harper a reconnu que la guerre contre la drogue ne fonctionnait pas. S’adressant à des journalistes au Sommet des Amériques en avril dernier, M. Harper a déclaré que toute le monde croyait et reconnaissait, et pour être franc lui aussi, que l’approche actuelle ne fonctionnait pas mais qu’il était difficile de déterminer ce qu’on devrait faire.

Il pourrait envisager d’essayer des programmes qui n’utilisent pas le mot « guerre », comme le recommande la Commission mondiale pour la politique des drogues.

Le Portugal a décriminalisé l’utilisation et la possession de toutes les drogues illicites il y a plus de dix ans. Le taux de consommation au Portugal a augmenté à peu près au même rythme que dans le reste du monde – à la seule exception que les Portugais ne gaspillent pas des sommes énormes pour essayer d’endiguer la vague.

En Suisse, les toxicomanes peuvent se procurer des doses mesurées d’héroïne à des cliniques approuvées depuis 1994. Il en est résulté une diminution des ventes criminelles et, étant donné le nombre réduit de criminels sur le terrain, la tentation d’une première utilisation est moins grande pour les consommateurs. 

En Grande-Bretagne, les utilisateurs de cocaïne épurée (crack) qui ont suivi un traitement de désintoxication sont deux fois moins susceptibles de récidiver.

Plusieurs des dirigeants au Sommet des Amériques ont essayé de convaincre MM. Harper et Obama de la nécessité de nouvelles approches. Ils semblaient faire la sourde oreille.

Pour quelle raison? Le raisonnement du premier ministre canadien est peut être idéologique– il semble être du genre à croire à l’enfer. Le raisonnement du président américain est peut-être pratique – les publicités négatives à son endroit l’attaqueraient sans nul doute en soutenant qu’il est « tolérant à l’égard de la drogue » s’il commençait à chercher une solution de remplacement intelligente à cette guerre.

Mais, tôt au tard, nous les électeurs, nous devrons nous montrer ouverts face à une nouvelle approche « intelligente » vis-à-vis de la drogue. Sinon, toute cette violence et tout ce gaspillage de ressources continueront. Et nous n’aurons que nous-mêmes – et nos dirigeants – à blâmer.

[Colin Kenny a été vice-président du Comité spécial sur les drogues illicites du Sénat. Il a rédigé et parrainé les projets de loi S-13, S-20, la Loi sur la protection des jeunes contre le tabac, et  S-15, la Loi sur la responsabilité de l’industrie du tabac.  kennyco@sen.parl.gc.ca)