Ottawa Citizen - le 3 août 2010
Par Colin Kenny
Lorsqu’il s’agit de missions militaires, les durs à cuire répètent constamment que nous, les Canadiens, nous ne nous défilons pas. Lorsque les situations se corsent, nous, les Canadiens, continuons à lutter contre le sort afin de créer un monde meilleur partout où nos troupes nous représentent.
Lorsque nos militaires sont complètement épuisés – comme c’est actuellement le cas après plusieurs années d’engagement en Afghanistan – et que nous ne pouvons plus confronter l’ennemi au front, nous nous organisons au moins pour laisser un assez grand nombre de personnes sur le terrain pour former les combattants locaux pour nous remplacer. J’aimerais aussi ajouter que nous continuerons à transférer des sommes consacrées à l’aide en Afghanistan, en vue d’aider les Afghans moyens dont la vie est devenue un enfer en raison de la guerre que nous combattons pour eux.
Voilà les grandes lignes d’un plan visant à nous donner bonne conscience qui commencent à circuler dans certains milieux, un scénario imaginé pour que les Canadiens se félicitent lorsqu’ils se retireront d’un combat sanglant dans lequel le Canada s’est fait rouler sous de faux prétextes. Selon moi, se faire avoir une fois devrait être plus que suffisant. Nous devrions nous organiser pour nous ne pas nous faire avoir de nouveau.
Ai-je mentionné que nous nous sommes fait avoir? C’est ce que le général Rick Hillier, anciennement à la tête des Forces canadiennes, a admis en reconnaissant qu’il croyait que les talibans étaient à bout de forces lorsqu’il a décidé que le Canada devrait diriger les combats contre les insurgés dans la province de Kandahar. Ce fut une grave erreur.
Aux premiers jours des combats, on s’est mis à affirmer qu’il ne fallait aux troupes canadiennes qu’un peu plus d’appui de l’OTAN dans la province de Kandahar, au sud du pays, pour mettre les talibans en déroute. La commission Manley a exhorté nos alliés de l’OTAN à envoyer 1 000 nouveaux soldats pour nous soutenir.
Le rapport de la commission ne date que de deux ans et demi. Dans les mois suivant la publication du rapport Manley, il est devenu évident que mille soldats additionnels ne suffiraient pas à la tâche. Depuis le rapport Manley, les États-Unis ont dirigé un envoi massif de troupes de l’OTAN en Afghanistan. Il y a maintenant 119 745 soldats de l’OTAN présents en Afghanistan. La grande différence? Les talibans font du grabuge militaire dans tout le pays, alors qu’il y a deux ans, leurs succès étaient en grande partie confinés à quelques provinces du sud.
La mission en Afghanistan menée par l’OTAN est un échec pur et simple. Des documents publiés lundi par le New York Times, le Guardian et le Der Speigel révèlent que des porte-parole de l’OTAN ont constamment sous-estimé la capacité et les succès des talibans, même si ceux-ci sont devenus de plus en plus évidents au cours des derniers mois.
Pourquoi alors a-t-on conclu, lors de la conférence de Kaboul qui s’est tenue récemment, que l’OTAN devrait demeurer active dans le pays jusqu’en 2014? Et pourquoi le Comité sénatorial de la défense et de la sécurité a-t-il récemment publié un rapport recommandant que le Canada demeure dans ce pays afin d’entraîner les troupes afghanes après 2011, moment convenu par le Parlement pour le retrait des soldats en Afghanistan?
Le rapport du Comité, tout au plus éloquent, se fonde sur des témoignages soigneusement choisis en raison de leur soutien connu à la participation continue des Forces canadiennes en Afghanistan. Comme l’a souligné David Pugliese de l’agence de presse CanWest, « aucune opinion divergente » n’était permise.
Le rapport ne fait aucune mention de la corruption continue du gouvernement afghan, de l’interminable commerce de drogues, de l’absence de progrès au chapitre du développement et de succès sur le plan militaire.
La conclusion selon laquelle le Canada devrait continuer à former des soldats afghans tout en se désengageant des combats est malhonnête. Il est impossible de former ces troupes « derrière les barbelés », dans des endroits sûrs. Pour que l’entraînement soit réussi, les formateurs doivent être dans le feu de l’action, accompagner les nouveaux soldats durant des missions, les aider lorsqu’ils sont en difficulté et s’assurer qu’ils sont prêts à exécuter le travail eux-mêmes. La formation des soldats afghans – lorsqu’elle est dispensée convenablement – est plus dangereuse que les patrouilles au sein d’un peloton de soldats exclusivement canadiens.
Pour ce qui est de la poursuite des projets de développement, il ne peut y avoir aucun véritable développement permanent au cours d’une guerre civile, et cette dernière n’est pas près de finir.
L’ajout d’autres soldats canadiens et l’injection supplémentaire d’argent dans le cadre de stratégies de sortie permettant de sauver la face s’inscrivent simplement dans une longue série d’échecs des tentatives pour combattre les talibans. Nos stratégies changent continuellement, ce qui constitue une indication claire qu’on n’a trouvé aucune stratégie gagnante.
On a constaté que la stratégie militaire initiale consistant à chasser, à tuer ou à capturer le plus grand nombre de talibans possible comportait des lacunes graves. D’abord, cette guerre en est venue à ressembler au jeu du chat et de la souris – chaque fois qu’on tente de frapper une cible, celle-ci disparaît et réapparaît ailleurs en se déplaçant aisément dans les souterrains que les ennemis connaissent et que nous ignorons.
Deuxièmement, les attaques en règle menées par un ennemi prêt à utiliser les civils comme des boucliers humains ont entraîné le décès d’un si grand nombre de personnes innocentes que l’Afghan moyen avait de bonnes raisons d’avoir les étrangers en aversion encore plus qu’avant.
Enfin, effectuer des patrouilles pour chasser les talibans revient à jouer à la roulette russe avec leur arme préférée : la bombe de circonstance. La majorité des 151 soldats canadiens tués en Afghanistan jusqu’à présent ne sont pas décédés en situation de combat direct. Ils ont été victimes d’engins explosifs improvisés.
Ainsi, sous la direction du général Stanley McChrystal des États-Unis, qui a depuis été démis de ses fonctions, la stratégie militaire est passée de la lutte antiterroriste à la lutte anti-insurrectionnelle, qui a mis l’accent sur la protection des Afghans moyens plutôt que sur la chasse aux talibans.
L’idée était bonne, mais cette stratégie était aussi truffée de contradictions. D’abord, pour protéger des milliers de villages dispersés dans tout le pays, il faudrait réunir un nombre de soldats étrangers et afghans bien plus important qu’il n’est possible de le faire et disposer de beaucoup plus de temps que les pays de l’OTAN ne sont prêts à consacrer à l’Afghanistan. Quel villageois afghan aîné et sain d’esprit accepterait de coopérer avec des étrangers, sachant que ceux-ci n’ont aucune intention de rester très longtemps dans le pays?
Le deuxième problème des missions anti-insurrectionnelles réside dans le fait qu’elles n’ont de chance de réussir que lorsque les forces étrangères peuvent compter sur des gouvernements locaux compétents et engagés qui remplissent leur mission, qui consiste : à administrer des programmes utiles pour la population locale, à faire appliquer les lois respectées par la population locale et à améliorer de manière générale la qualité de vie de la population locale.
Le gouvernement du président Hamid Karzaï a à maintes reprises failli à la tâche de fournir toute forme de subsistance. Non seulement un modèle général de loyauté à la famille et à la tribu a-t-il prévalu sur la vague notion de nationalité afghane, mais les loyautés plus fondamentales ont soutenu une corruption endémique à tous les niveaux. Cela touche tous les aspects de la société, que ce soit la participation des politiciens chevronnés dans le commerce lucratif de l’héroïne qui se poursuit sans entrave ou le pillage habituel de la population par la police. Ces derniers semblent incapables de briser la tradition qui consiste à arrondir leurs revenus en vidant les poches des citoyens qu’ils sont censés protéger.
Ainsi, la probabilité que la lutte anti-insurrectionnelle remplace la lutte antiterroriste comme stratégie militaire gagnante ne semble pas durable à ce stade-ci.
Que diriez-vous donc d’une nouvelle approche politique? Le président Karzaï a soulevé la possibilité de négocier une sorte de gouvernement de réconciliation avec les talibans.
Il n’y a que deux ans et demi, le ministre des Affaires étrangères a publiquement rejeté de manière farouche cette idée : « Il n’est pas question de discuter avec les talibans. Il est hors de question d’avoir des rapports directs avec des terroristes. Ni maintenant, ni jamais, un point c’est tout. » Lorsque le chef du NPD, Jack Layton, a suggéré que les pourparlers avec les talibans pourraient constituer la meilleure solution, les conservateurs ont commencé à l’appeler « Jack le taliban ».
Le 9 mars 2009, M. MacKay avait quelque peu modifié son discours, affirmant qu’il incombait au gouvernement afghan de décider de négocier ou non avec les talibans : « Oui, des pourparlers avec les talibans; oui, menés par les Afghans; et oui, certaines conditions doivent être réunies. »
De toute évidence, nous nous sommes progressivement ramollis et résignés. Une semaine avant que M. MacKay ne formule ses commentaires, le premier ministre Stephen Harper a admis quelque chose à laquelle on ne s’attendrait pas d’un homme très combatif : « En toute franchise, nous ne vaincrons jamais l’insurrection. »
On peut fort douter qu’un accord de réinsertion et de réconciliation soit possible avec les talibans. Un programme mis en place plus tôt, appelé DDR (démobilisation, démilitarisation et réintégration des ex-talibans), a été un fiasco total; les talibans s’en sont servis pour se regrouper, recruter des membres et se réapprovisionner en armes.
C’est un mouvement qui adhère à un code religieux et philosophique sévère. Les yeux de ses membres continuent à briller même après que les lumières s’éteignent. Hamid Karzaï pourrait sauver sa propre peau et celle de ses proches en négociant une sorte de faux accord. Or, en quoi cela se rapprochera-t-il des objectifs qui nous ont prétendument amenés en Afghanistan : l’amélioration du sort du peuple afghan?
D’autre part, quels progrès avons-nous réalisés en huit ans de combat, période durant laquelle le budget de l’aide étrangère du Canada a été inégalement réparti en raison des dépenses en Afghanistan, lesquelles n’ont d’ailleurs permis d’obtenir que de très maigres résultats.
Notre projet exemplaire? L’avenir du barrage Dahla de 50 millions de dollars est incertain après que l’entreprise de sécurité que nous avons embauchée a perdu une lutte de pouvoir contre une société reliée au demi-frère du président Karzaï. Les personnes que nous avons payées pour protéger le barrage ont découvert une escroquerie visant à enrichir des entrepreneurs afghans corrompus et ont été forcées de s’enfuir pour sauver leurs vies. Le projet est toutefois toujours en cours.
Qu’en est-il des jeunes femmes afghanes qui veulent désespérément aller à l’école?
Certaines ont dans les faits pu aller à l’école, mais beaucoup moins que ce que les planificateurs d’aide canadiens avaient espéré. Que se produira-t-il lorsque les troupes étrangères partiront?
Le journaliste David Samuels de la revue Harper’s a réalisé une entrevue avec un haut fonctionnaire afghan durant la visite de Hamid Karzaï à Washington cette année. L’article est paru dans le numéro d’août 2010 de la revue :
« Je demande si on continue à brûler des écoles de filles en Afghanistan. “Cela se produit couramment, assure-t-il. Au cours de la dernière année, mentionne-t-il, environ 600 attaques ont été menées contre les écoles, ce qui a eu pour conséquence de détruire partiellement ou complètement leurs installations.” »
Aucune formation de dernière minute n’arrivera à protéger les filles afghanes qui tentent d’aller à l’école. Tout le monde sait qu’il n’existe aucun espoir de transformer les militaires afghans en une force de combat efficace au cours de l’année prochaine, dans un, deux ou même quatre ans, étant donné que ceux-ci sont rongés par l’analphabétisme, l’incompétence, la corruption, le manque de discipline... et encore beaucoup d’autres problèmes.
La vérité, c’est qu’en dépit de tout ce qui se dit entourant une « stratégie de sortie » crédible, tous les pays de l’OTAN qui sont raisonnables veulent se retirer de l’Afghanistan le plus rapidement possible. Or, ils veulent partir sans attirer l’attention sur le fait que le projet afghan n’a jamais été une bonne idée ou sur l’incohérence des arguments présentés au public concernant la noblesse de la cause.
Dans une situation de désastre, quiconque veut se défiler. Cependant, personne ne veut le faire trop rapidement, justement par crainte de se faire accuser de se défiler.
C’est ainsi que les tours de passe-passe commencent. Les Américains et les Anglais ont changé leur date de retrait à 2014, ce qui est censé répondre d’une certaine manière à la critique sur le manque de sérieux de leur stratégie de lutte anti-insurrectionnelle advenant un retrait en 2011, que le président Obama avait promis antérieurement.
À première vue, cela sert à transmettre aux talibans l’idée qu’ils devraient abandonner leur combat parce que la puissante OTAN n’abandonnera pas le champ de bataille de sitôt.
Mais le Président Obama va-t-il vraiment garder 93 000 soldats américains sur le terrain, alors que tant de problèmes économiques couvent au pays, que la secrétaire d’État Hillary Clinton reconnaît publiquement que le soutien des électeurs américains à la guerre tourne lentement au vinaigre, que la démission du général McChrystal indique que les principaux conseillers d’Obama sont à couteaux tirés au sujet des moyens à adopter pour éviter la vietnamisation du conflit?
Y aura-t-il vraiment une intensification américaine des interventions cet automne, qui désamorcera comme par magie le conflit avec les talibans, lorsqu’on tient compte de l’échec lamentable de l’intensification des efforts au printemps, du fait que plus de cent soldats américains y meurent tous les mois et qu’une intensification entraînerait le retour d’un nombre plus élevé de corps de soldats morts au beau milieu des élections cruciales de mi-mandat aux États-Unis? Est-ce qu’une intensification des interventions – chassant les talibans de la même manière qu’avant – ne représenterait pas un échec de la stratégie anti-insurrectionnelle et ne marquerait pas le retour à la stratégie antiterroriste qui avait échoué?
Je soulève simplement la question.
Les talibans savent ce qui se passe, et si l’OTAN part en 2011 ou en 2014, ceux-ci continueront à poursuivre une guerre civile meurtrière.
En fait, qu’est-ce que nous accomplissons en Afghanistan? En fait, nous y engouffrons de grosses sommes d’argent qui pourraient être dépensées sagement dans le monde entier et au Canada, et nous payons notre présence avec la vie de nombreux jeunes Canadiens.
L’Afghanistan n’a aucune importance stratégique pour le Canada. Ce pays aurait censément une valeur stratégique pour notre plus important allié, les États-Unis, dont la plus importante serait la prévention de l’établissement du pays comme refuge pour Al-Qaïda. Or, Al-Qaïda ne manque pas de refuges au Moyen-Orient et ailleurs dans le monde; la chasse aux talibans n’a d’ailleurs aucunement atténué l’influence d’Al-Qaïda sur la planète. En revanche, il semblerait que cela a réussi à convaincre plus de jeunes musulmans du fait que l’Occident veuille éradiquer leur système de croyances.
Qu’est-ce que le Canada devrait faire? Nous devrions sortir de l’Afghanistan à la première occasion, reconstruire les Forces canadiennes et poursuivre des missions qui (a) représentent quelque chose pour les Canadiens et (b) ont une chance de réussir.
Le Parlement a pris la bonne décision. Nous pouvons nous complaire encore trois ans en Afghanistan pour essayer de sauver la face. Nous pouvons aussi agir en adulte et ne pas nous faire avoir une deuxième fois. Faisons face à une dure réalité : malgré tous les efforts des troupes courageuses de notre pays et de ceux de nos alliés, la construction de nation n’a aucun sens dans un pays qui ne veut pas se faire construire.
Arrêtons de faire semblant!
(Le sénateur Collin Kenny est l’ancien président du Comité sénatorial de la sécurité et de la défense [kennyco@sen.parl.gc.ca].)