Ce site est conçu pour les fureteurs compatibles avec les normes web. Il demeure tout de même fonctionnel avec les autres fureteurs.

Accéder au contenu

Espionner ce qui est important pour le Canada : L’étrange affaire Richard Fadden

Ottawa Citizen - 3 juillet 2010
Calgary Herald - 7 juillet 2010

Par Colin Kenny

Nous aimons tous les espions. Ils sont muets, insaisissables et irréels comme des fantômes. Leurs intrigues sournoises et mystérieuses captivent l'imaginaire collectif depuis des siècles.

Imaginez comme votre pays aurait l’air primitif si ses grands espions se distinguaient par leur maladresse et leur indiscrétion. C’est le genre d’étiquettes que des pontes canadiens, des politiciens et de soi disant « experts » du renseignement ont essayé de coller sur le front de Richard Fadden quand il s’est exprimé de façon inhabituelle la semaine dernière.

Richard Fadden a été nommé il n’y a pas très longtemps chef du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS). Avocat de formation, il a été sous ministre de la Citoyenneté et de l'Immigration de 2006 à 2009. Il a été également le coordonnateur de la sécurité et du renseignement du Canada avant et après le 11 septembre 2001.

Quand le remplacement de Jim Judd par Richard Fadden à la tête du SCRS a été annoncé en juin 2009, la Presse canadienne a décrit ce dernier comme « un bureaucrate de carrière reconnu pour le calme de sa réflexion. »  [traduction] L’article indiquait que le premier ministre Stephen Harper avait déclaré : « La fermeté du leadership de Richard Fadden et son jugement sûr conviennent bien à la tâche de responsable de l’espionnage. » [traduction]
Un an plus tard, tout le jugement et l’expertise de Richard Fadden se sont apparemment envolés. Dans une entrevue à la CBC menée par les journalistes chevronnés Brian Stewart et Peter Mansbridge, Richard Fadden a allégué que des gouvernements étrangers, sous entendant fortement entre autres celui de la Chine, infiltraient la politique canadienne et exerçaient de l’influence sur les politiciens canadiens, au niveau  municipal comme au niveau provincial. 
Cette allégation est à cent lieues de la révélation récente de l’arrestation par les autorités américaines d'espions  russes, dont certains se faisaient passer pour des Canadiens, qui auraient participé a ce qui a été décrit comme « un complot pour infiltrer les cercles les plus profonds du pouvoir américain. » [traduction]

Non, Fadden parlait seulement de la Chine et d’autres pays qui essaient d’exercer de l’influence sur les politiciens et chefs de file canadiens en leur offrant des voyages et autres gâteries pour les rendre plus sympathiques aux intérêts de ces pays étrangers.

Ce genre de choses se fait depuis longtemps au Canada et dans les autres pays occidentaux. Le régime de l’apartheid en Afrique du Sud était bien connu pour son hospitalité envers les députés du Parlement canadien dans les années 1970 et 1980. Les parlementaires qui ont un intérêt envers Israël et Taiwan profitent de voyages gratuits et d’autres avantages aujourd’hui.

Je trouve que c'est une pratique répréhensible. Les politiciens doivent sortir dans le monde et voir de près ce que les autres pays font. Mais c’est le Parlement qui devrait payer ces voyages pour assurer qu'ils sont vraiment sans condition.

Richard Fadden a rendu service aux Canadiens en attirant leur attention sur le fait que trop de politiciens canadiens sont effectivement entretenus par d’autres pays.

On l’a fustigé pour ça. De beaux parleurs comme le professeur Wesley Wark du Munk Centre de l’Université de Toronto ont dit avec splendeur qu'on devrait le pousser très fort à démissionner jusqu’à ce qu’il s’y résigne. Reg Whitaker, professeur de sciences politiques à la retraite de l'Université York, a dit qu’il avait trouvé l'observation de Fadden « extraordinaire et ahurissante, parce qu'il n'avait rien à gagner en parlant comme cela. » [traduction]

La députée Olivia Chow a dit que les allégations de Richard Fadden nuisaient aux relations extérieures et que « les histoires d’espionnage sans fondement sont à leur place dans les romans et les salles de cinéma. » [traduction]

Je me demande ce que Mme Chow pense de l’annonce par les États Unis que des agents dormants de la Russie avaient élu résidence chez eux, dont certains se faisaient passer pour des Canadiens, et qu'ils avaient la mission d'influencer la politique américaine.

Je crois que M.Whitaker a tout à fait tort de dire que Richard Fadden n’avait rien à gagner en s’exprimant comme il l’a fait.

Premièrement, comme je viens de le mentionner, il a mis les politiciens canadiens en garde d’accepter des voyages et autres gâteries de pays étrangers.

Deuxièmement, le SCRS s’est tapi dans les coins sombres beaucoup trop longtemps. Les Canadiens doivent savoir le genre de travail que le SCRS fait, et pour quoi c'est important pour notre pays. L’agence a été sous financée pendant des décennies, bien qu'une infusion récente de 300 millions de dollars du gouvernement l'ait relativement aidée. Mais il faut faire plus. Les opérations du SCRS outre mer manquent pitoyablement de ressources au point ou, sauf en Afghanistan, le  Canada n’a pas vraiment d’opérations de renseignements à l’étranger dignes de ce nom. Cela nous distingue de tous les autres membres du G20 réunis à Toronto la semaine dernière.

Recueillir des renseignements n’est pas seulement une histoire d'agents avec des codes secrets qui ont des activités clandestines ridicules. Cela consiste aussi à mieux renseigner les chefs de file de votre pays sur les menaces qui planent sur le système politique du Canada et les entreprises canadiennes, et aussi à transmettre les renseignements quand ces menaces nuisent au Canada.

À un moment au cours de l’entrevue à la CBC, Peter Mansbridge a dit carrément que le SCRS fait de l’espionnage. En fait, le SCRS fait du contre espionnage. Il y a une grande différence. Nous devons défendre notre système politique et nos industries des intérêts des autres pays.

Tant que les Canadiens n’auront pas une meilleure idée de ce que le SCRS fait et pour quoi il leur est utile, les politiciens continueront d'être avares de financement. Ce n’est pas rentable électoralement de fournir une agence de renseignements nationale compétente dont personne ne sait rien.

Richard Fadden nous a rappelé que le SCRS est à l’affût d’activités étrangères sordides. Lui et son prédécesseur immédiat Jim Judd ont essayé de sortir le SCRS de l’ombre pour faire saisir aux Canadiens la dimension des enjeux de la malfaisance internationale.

Ce qui est regrettable, c’est que Richard Fadden risque maintenant de se tourner sept fois la langue avant de parler, et les Canadiens n'apprendront plus ce qu’ils doivent tous savoir. Je dirai qu'il a été muselé. 

Ses critiques étaient certains que ses commentaires allaient faire dérailler complètement la rencontre entre Stephen Harper et le président de la Chine Hu Jintau prévue plus tard au cours de la semaine.

Curieusement, le bureau du premier ministre a dit que le sujet n’avait pas été abordé au cours de la visite du président chinois, qui s’est apparemment déroulée incroyablement bien. J’imagine que les deux hommes savent comment les pays s’y prennent pour avoir ce qu'ils veulent.

Nous devrions le savoir aussi. Je remercie Richard Fadden de nous l’avoir rappelé.

(Colin Kenny est l’ancien président du Comité sénatorial permanent de la sécurité nationale et de la défense. kennyco@sen.parl.gc.ca)