Ce site est conçu pour les fureteurs compatibles avec les normes web. Il demeure tout de même fonctionnel avec les autres fureteurs.

Accéder au contenu

Les déversements de pétrole, c’est comme la fusion du cœur d’un réacteur nucléaire. Le mot d’ordre devrait être la prévention, et non le nettoyage

Le 14 juin 2010 - Ottawa Citizen

Par Colin Kenny


L’Ottawa Citizen scrute minutieusement la menace de déversements de pétrole dans les eaux canadiennes, tandis que la plupart des autres médias semblent dormir. Les lecteurs devraient lui en être très reconnaissants, car non seulement cette question est cruciale pour l’avenir de notre planète, mais c’est une question au sujet de laquelle nous pouvons faire quelque chose.

Cependant, j’en veux à l’évaluation par le Citizen de ce qu’on doit faire pour tempérer la décision, prise en douce par le gouvernement Harper, d’assouplir la réglementation canadienne en matière de forage en mer, une décision de toute évidence ridicule compte tenu de la catastrophe survenue par la suite dans le golfe du Mexique.

Dans l’édition de mercredi du Citizen, on avançait deux points de vue sur la question du déversement de pétrole. Le chroniqueur Dan Gardner a signalé à quel point il est essentiel que l’humanité surmonte sa dépendance insatiable à l’égard des combustibles fossiles, exprimant sa crainte que le public se rendorme encore une fois tandis que le déversement dans le golfe du Mexique est relégué aux oubliettes. Il a raison : cela s’est déjà produit bien des fois auparavant.

L’éditorial paru dans la même livraison du Citizen adoptait un point de vue complémentaire, signalant à quel point un déversement en haute mer serait encore plus meurtrier dans les eaux froides du Canada. Il dénonçait aussi la décision du gouvernement fédéral, en décembre dernier, de lever l’obligation de fournir d’avance des plans de forage de puits de secours en cas de déversement.

« Notez, affirmait l’éditorial, que les normes canadiennes n’ont jamais exigé des sociétés pétrolières qu’elles forent un puits (de secours). Elles se contentent de les forcer à dresser un plan, ce qui semble très sensé dans la foulée de l’accident de BP. »

Permettez-moi de vous faire part d’une troisième opinion. D’abord, je suis d’accord en principe avec Dan Gardner, à savoir que nous, les êtres humains, devrions nous efforcer le plus possible de nous débarrasser de notre dépendance au pétrole. Cependant, selon les chiffres, même si nous déployions des efforts à toute allure dans ce sens, il faudrait des décennies pour réduire notre dépendance.

Ensuite, tandis que l’argument de l’éditorial du Citizen selon lequel obliger les entreprises à prévoir des puits de secours en cas de déversement est « raisonnable », il faut prendre certaines mesures encore plus rigoureuses afin de parvenir à des garanties « très raisonnables » pour le Canada.

Être modérément raisonnable n’est pas suffisant quand on parle d’éruptions de pétrole. Nous devrions traiter ces éventuelles éruptions comme d’éventuelles fusions du cœur d’un réacteur nucléaire. Nettoyer n’est tout simplement pas la solution. J’ai travaillé dans l’industrie. J’ai siégé pendant 20 ans au Comité sénatorial de l’énergie et de l’environnement. Les initiés diront que nous pouvons nous compter chanceux si nous récupérons 15 p. 100 du pétrole déversé, et ce, même dans des conditions idéales.

Il faut creuser des puits de secours avant de creuser les puits de forage. Si cela avait été fait dans le golfe du Mexique, British Petroleum ne perdrait pas des mois de précieux temps à chercher à endiguer l’éruption.

Les puits de secours ne seraient pas forés d’avance exactement dans le nid de pétrole, mais assez loin pour que les équipes puissent terminer rapidement le forage en cas d’éruption.

L’industrie pétrolière exerce des pressions sur l’Office national de l’énergie afin que celui-ci assouplisse le règlement sur la sécurité pour le projet de forage dans la fragile mer de Beaufort. Elle allègue qu’il est difficile de creuser des puits de secours et des puits de forage pendant une même saison parce que les saisons de travail dans l’Arctique sont si courtes.

En fait, le gouvernement devrait renforcer les règlements dans ce domaine qui pose problème et exiger que les puits de secours soient essentiellement en place avant les puits de forage, et aussi que les blocs obturateurs de puits du type qui n’a pas fonctionné dans le golfe du Mexique soient testés régulièrement, et que de multiples redondances soient en place, de sorte que, si un mécanisme est défaillant, un autre entre en jeu.

Ces deux mesures coûteraient beaucoup d’argent à l’industrie pétrolière. En outre, cela lui coûterait plus cher pour extraire le pétrole dans les puits précaires. Néanmoins, tôt ou tard, lorsque le prix du brut va inévitablement monter, la seule chose dont Danny Williams et tous les autres défenseurs du laissez-faire sont certains, c’est que le pétrole sera extrait. On devrait demander au premier ministre Williams s’il assouplirait la réglementation dans l’industrie nucléaire pour accélérer la rentabilité.

Les forages pétroliers à Terre-Neuve sont peut-être moins problématiques qu’ils le seront si des puits sont forés dans la mer de Beaufort, mais il ne faut pas prétendre qu’une éruption dans les Grands Bancs ne serait pas dangereuse pour la faune marine qui y vit et celle qui se trouve aux confins de l’océan Atlantique.

Voici un extrait d’un témoignage tiré de l’audience du Comité tenue le 24 octobre 1990, au cours de laquelle j’ai interrogé William Hopper, qui était alors président de Petro-Canada. :

M. Hopper : Eh bien, au sujet des Grands Bancs, lorsque les mers sont normalement houleuses, il n’y a pas grand-chose qu’on puisse faire en cas d’éruption. Les courants transporteraient ce pétrole au loin dans l’Atlantique Nord… Le courant des Grands Bancs pourrait transporter le pétrole {sous-marin de l’Atlantique] au sud de l’Islande vers l’Irlande, mais celui-ci n’atteindrait jamais les côtes de ce pays. Il disparaîtrait même. Je ne dis pas que nous n’aurions pas à lancer une opération de nettoyage. Selon l’état de la mer, nous aurions probablement à en nettoyer une partie.

Sénateur Kenny : Mais pas avec une grande capacité? Cinq ou dix pour cent?

M. Hopper : Eh bien, si on parle de vagues de 10 ou de 20 pieds, on ne va pas en nettoyer beaucoup avec la mer dans cet état.

Aucune technologie n’a émergé qui modifierait ce scénario. La règle doit être la prévention des déversements, et non un prétendu « nettoyage ».

À l’heure actuelle, cela devrait constituer une importante question politique dont on discute sur la colline du Parlement. Au lieu de cela, des questions sans importance l’emportent. Longtemps après que nous aurons oublié s’il devrait ou non y avoir un lac artificiel à Toronto, nous nous demanderons pourquoi nous n’avons pas pris des mesures rigoureuses pour protéger ce qui était jadis nos eaux.

Le sénateur Kenny était cadre chez Dome Petroleum. Il a siégé pendant une vingtaine d’années au Comité sénatorial de l’énergie et de l’environnement et en a été le vice-président. kennyco@sen.parl.gc.ca