Par Colin Kenny
Stephen Harper a le don de clouer le bec à ses détracteurs lorsqu’ils critiquent les politiques militaires du Canada, que ce soit sur l’Afghanistan ou non. Il leur assène simplement sa réplique coup-de-poing préférée : « Quoi, vous n’appuyez pas nos braves jeunes militaires qui risquent leur vie… »
Et patati et patata.
Mais il y a un énorme trou dans l’argument du premier ministre : c’est son gouvernement qui n’arrive pas à fournir à ces militaires l’équipement dont ils ont besoin pour défendre les Canadiens. Le gouvernement adore annoncer des engagements financiers grandioses envers les Forces canadiennes, avant de les régurgiter quelques mois ou quelques années plus tard pour donner l’illusion qu’il s’agit d’argent frais.
Malheureusement, ces belles promesses disparaissent à la queue-leu-leu dans un brouillard de suspensions, d’annulations et autres tergiversations. Pendant ce temps, des brèches se creusent irrémédiablement dans les défenses du Canada.
Les libéraux ont affamé les Forces canadiennes dans les années 1990, en voilant à peine que la défense ne constituait pas une priorité pour eux. Les conservateurs, eux, prétendent que la défense est une priorité, mais leurs fusillades de termes pseudo-virils ne réussissent pas à camoufler le fait que l’Afghanistan est une façade : dans les coulisses d’une mise en scène qui se veut musclée, la capacité du Canada à se protéger lui-même s’effrite comme un vieux décor de carton-pâte.
Prenons la Marine canadienne. Elle devrait prendre de l’expansion. Le Canada a les plus longues côtes du monde, notre économie dépend du mouvement sans encombre de nos exportations, nos alliés comptent sur notre soutien en mer et notre frontière sur le Pacifique jouxte les zones où certains pays, fiers de leurs nouveaux joujoux militaires, renforcent leur puissance navale. Les marines prouvent qu’elles sont utiles pour lutter contre la piraterie et procurer des secours d’urgence dans des endroits comme Haïti.
Mais la Marine canadienne n’est pas en expansion : elle peine à rester à flot.
Par exemple, il y a belle lurette qu’on rêve, en vain, de remplacer les hélicoptères Sea King. Depuis les années 1990, les Canadiens s’inquiètent de voir nos jeunes militaires monter dans ces antiquités volantes.
Il est vrai que ce sont les libéraux qui ont bousillé le contrat devant remplacer les Sea King, parce que Jean Chrétien trouvait que les hélicoptères commandés par le gouvernement Mulroney étaient trop chers.
Mais en juillet 2004, les libéraux de Martin ont annoncé qu’ils dépenseraient 3,2 milliards de dollars pour acheter 28 hélicoptères S-92 de Sikorsky, qu’on rebaptiserait les Cyclones.
Un autre échec. Ces hélicoptères sont hors de prix et l’entrepreneur semble incapable de respecter le calendrier de livraison. Ils n’ont pas encore fait la preuve qu’ils étaient capables de fonctionner à sec assez longtemps pour atterrir au cas où la boîte de vitesse ferait défaut, ce qui est arrivé dans la version civile de l’hélicoptère qui s’est abîmé en mer l’an dernier avec à son bord 17 travailleurs d’une plate-forme pétrolière.
L’administration Harper a jeté de l’huile sur le feu en faisant des cachotteries, comme d’habitude. Il n’a pas imposé les sanctions prescrites à Sikorsky pour le retard de livraison. Il a plutôt annoncé en catimini, deux jours avant Noël, qu’il verserait 117 millions de dollars à l’entrepreneur pour de mystérieuses modifications techniques. Au bout du compte, personne ne sait quand les Sea King pourront enfin reposer en paix.
Ensuite, il y a les navires de soutien interarmées, que les libéraux puis les conservateurs ont présentés pour remplacer les vieux bâtiments de ravitaillement et appuyer le déploiement de troupes partout dans le monde.
Le Canada a besoin de quatre navires de ce type – deux sur chaque océan. Le gouvernement en a commandé trois, puis a fait marche arrière devant les offres trop chères à son goût. Depuis, pas un mot. Attendez-vous à voir des navires fantômes pendant encore longtemps sur nos océans. Pendant ce temps, la Marine royale des Pays-Bas a signé un contrat pour faire construire un navire semblable. Les Néerlandais n’aiment pas voir des trous béants dans leur capacité de défense nationale. Nous, ça n’a pas l’air de nous déranger.
Le Canada a désespérément besoin de remplacer quatre destroyers, dont un, le Huron, est déjà atteint de rouille chronique. Un pays fait figure de marin d’eau douce sans ces navires, car il ne peut assurer la défense aérienne de zone des frégates et autres navires ni jouer de rôle important dans le commandement et le contrôle des formations alliées. Les trois autres destroyers qui nous restent sont censés être remplacés d’ici deux ans. À l’âge vénérable de 40 ans, ils coûtent les yeux de la tête à entretenir. Personne n’a entendu parler de remplacement.
Nous avons acheté quatre sous-marins diesels électriques aux Britanniques. Ces engins sont essentiels à la défense côtière et aux activités de renseignement. L’un de ces sous-marins, le Chicoutimi, ne servira probablement jamais après l’incendie tragique survenu à son bord lors de sa livraison. Les trois autres sont des abonnés de la cale sèche et, à ce qu’on sache, n’ont jamais lancé de torpille. C’est un défaut grave pour un sous-marin. Ils en sont déjà au mitan de leur vie; il serait temps qu’on pense à les remplacer.
Là encore, motus et bouche cousue. On peut facilement prédire l’apparition d’énormes fissures dans la défense navale du Canada des années après le départ de nos dirigeants politiques actuels.
Pour couronner le tout, la pénurie d’effectifs de notre marine est estimée à 20 % et touche particulièrement les métiers spécialisés.
Et qu’en est-il des navires de patrouille de l’Arctique que le gouvernement devait utiliser pour protéger nos eaux dans le Nord et surveiller nos lignes de côte du côté Sud? Pas un mot là-dessus, mais cette fois c’est bien tant mieux. Premièrement, leur présence dans le Nord serait strictement symbolique –jamais ils n’ouvriraient le feu sur des navires de Russie, des États-Unis ou d’ailleurs. Deuxièmement, leur design est ridicule – un bateau de pêche et même un navire de charge pourraient les dépasser.
Puis il y a le Cormorant, l’hélicoptère de recherches et de sauvetage, dont le rotor de queue est défectueux. Il y a des années qu’on est au courant, mais rien ne bouge.
Une semaine après sa nomination au poste de chef d’état-major de la Défense, le général Walt Natynczyk a déclaré que son plus grand défi serait d’obtenir de l’équipement à gros budget pour la Marine, dont les besoins avaient été mis de côté au profit des opérations en Afghanistan. Il souhaitait alors « amorcer une grande entreprise de construction de navires ».
La Marine canadienne célèbre cette année son centième anniversaire. Ce devrait être une année de fierté pour une institution aussi vitale pour la sécurité des Canadiens.
Joyeux anniversaire, Général. Désolé, le gouvernement n’a pas les moyens de vous équiper, mais vous envoie quand même ses meilleurs vœux.
Le sénateur Colin Kenny est l’ancien président du Comité sénatorial de la sécurité nationale et de la défense. kennyco@sen.parl.gc.ca