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La réforme de la GRC, ou foncer dans un mur

Ottawa CItizen - le 23 février 2010

Par Colin Kenny

Il serait réconfortant de pouvoir dire que de simples changements d’attitude au sein de la GRC suffiraient à renforcer ses capacités en matière d’application de la loi et à restaurer son image de trésor national qui inspire confiance.

Ce serait toutefois un gros mensonge. Il faut certainement un changement d’attitude pour qu’une transformation puisse être amorcée au sein de la GRC, et l’on constate au moins quelques signes que la direction en est consciente. Malheureusement, on aura beau chanter les vertus de l’attitude, éventuellement il faudra faire intervenir les gens et les ressources qui permettront le développement d’une meilleure force policière.

Le gouvernement fédéral a confié à la GRC une somme de responsabilités qui semble parfois représenter un million de tâches à effectuer. Pourtant, le Canada a besoin que ces tâches soient accomplies, et la GRC est l’organisme le mieux en mesure de s’en acquitter. Elle n’a toutefois pas les ressources qui lui permettent de toujours s’en acquitter aussi bien qu’il le faudrait. Les agents de la GRC sont mis à rude épreuve, et l’on ne cesse de le constater sur le théâtre des opérations. Inutile d’insister sur le nombre d’incidents malheureux qui se sont produits dans la dernière décennie au cours d’interventions de la GRC. Bon nombre d’entre eux sont inscrits pour toujours dans la mémoire de notre nation.

M. William Elliott, qu’on est allé chercher au sein de la bureaucratie fédérale pour lui confier le mandat de remettre la GRC sur les rails, dit qu’il tente de donner à la direction une orientation plus humaine et moins rigide, ce qui ne pourrait que faire du bien. Les policiers les plus haut placés doivent écouter ceux de la base, et tous les policiers doivent écouter la population.

De nos jours, pour effectuer le travail de policier, il faut s’intéresser aux gens et savoir manifester cet intérêt. Il arrivera peut-être toujours que des policiers aient à crier des ordres et à maîtriser des individus, mais c'est de plus en plus l’exception plutôt que la règle.

Voilà qui nous ramène à la question des ressources : il est impossible d’avoir un service de police intelligent et efficace si ses membres sont la plupart du temps stressés et surchargés de travail.

Dans l’ensemble, l’an dernier, l’effectif de la GRC était de 6 p. 100 inférieur à ce qu’il aurait dû être, et ce chiffre ne révèle rien du nombre de postes qui sont vacants parce que leur occupant est en congé de maladie, de maternité ou de paternité, parce qu’il suit un cours de perfectionnement ou pour tout autre motif. Partout, des détachements fonctionnent avec des effectifs très réduits. C'est particulièrement vrai dans les services fédéraux, mais cela se produit également, à un degré moindre, au sein des services travaillant à contrat pour les provinces et les territoires.

Engager du personnel, ça coûte de l’argent. Cet argent sera-t-il débloqué bientôt? J’ai plutôt l’impression que le processus de réforme de la GRC, qui devrait déjà être bien entamé à l’heure actuelle, se frappera dans peu de temps à un mur qui fera des ravages sur la Colline du Parlement sous la forme d’une réduction du déficit fédéral.

La réduction du déficit a failli détruire les Forces canadiennes quand les libéraux ont décidé de sabrer les dépenses fédérales, dans les années 1990. Maintenant, ce sont les conservateurs qui réduiront le budget des Forces, de la GRC et de tout autre organisme ou programme fédéral financé au moyen de dépenses non législatives, en partie parce qu’ils ont investi beaucoup dans la stimulation de la reprise économique.

Il y a une autre raison qui fait que le gouvernement est à court d’argent – il a réduit la TPS de 2 p. 100. La plupart des Canadiens considéraient cette taxe comme un encombrement de peu d’utilité, mais une réduction de 7 à 5 p. 100 coûte 12 milliards de dollars par année au Trésor fédéral. Est-ce une bonne politique? Probablement. Est-ce une bonne façon de gérer l’économie? Certainement pas.

Le déficit actuel tourne autour de 56 milliards de dollars. Douze milliards de dollars par année sur cinq ans permettraient de le rembourser. Douze milliards par année sur dix ans permettraient de faire des investissements plutôt que des compressions. Cela permettrait aux Forces canadiennes, à la GRC et à d’autres institutions fédérales vulnérables de demeurer dans un état respectable. Mais si personne n’a le courage nécessaire, on n’accumulera jamais les fonds voulus.

Le gouvernement Harper adore parler de la loi et de l’ordre. La meilleure manière d’améliorer la loi et l’ordre n’est pas d’entasser encore plus de gens dans des prisons déjà surpeuplées. Les prisons sont des endroits où vont les gens pour apprendre à devenir de meilleurs criminels.

La meilleure manière d’améliorer la loi et de rétablir l’ordre est d’assurer aux citoyens les services éducatifs et sociaux dont ils ont besoin, et d’investir dans le genre de force policière nationale que les Canadiens souhaitent avoir. C'est tellement plus intelligent de prévenir la criminalité que d’essayer de sévir quand un crime est commis.

M. David McAusland, président du Conseil de mise en œuvre de la réforme au sein de la GRC, a fait observer, dans le deuxième de ses trois rapports : « Le prix exact de la réforme n’est pas encore connu; il est clair que, pour une bonne part des changements qui s’imposent, les ressources actuelles ne suffiront pas [...] »

M. McAusland s’est exprimé plus catégoriquement devant le Comité sénatorial permanent de la sécurité nationale et de la défense : « [...] peu importe l'angle sous lequel nous examinons la situation, la gendarmerie a besoin de plus de personnel, et, malheureusement, cela signifie qu'elle a besoin de plus d'argent. C'est indéniable. »

On ne détecte aucun signe que le gouvernement a entendu M. McAusland. En fait, d’après un témoignage entendu au comité, la GRC envisage de réduire une campagne de recrutement qui s’est avérée fructueuse et ce, bien avant que tous les postes vacants soient comblés au sein des détachements d’un bout à l’autre du pays, et bien avant que les agents de la GRC puissent enfin envisager un avenir où la charge de travail raisonnable leur assurera une réduction du niveau de stress dans l’accomplissement de leurs fonctions.

Tous ceux qui admiraient la GRC depuis des décennies ont été embarrassés en constatant ses faiblesses dans les dernières années. Ce serait réconfortant de pouvoir dire que des investissements permettront de régler ces sources d’embarras. Mais ce serait aussi un énorme mensonge.