Ce site est conçu pour les fureteurs compatibles avec les normes web. Il demeure tout de même fonctionnel avec les autres fureteurs.

Accéder au contenu

L’approche « intelligente » adoptée en Afghanistan s’essouffle en raison de la négligence dont fait preuve le gouvernement

Toronto Star - le 24 novembre 2009

par Colin Kenny


Les militaires sont entraînés à agir rapidement. Malheureusement, ce n’est pas le cas des bureaucrates, à plus forte raison quand ils ne reçoivent aucune consigne de leurs chefs politiques.

L’indécision de nos politiciens, ou la léthargie des bureaucrates, probablement une combinaison des deux, nuisent grandement à l’approche canadienne destinée à gagner le cœur et l’esprit du peuple afghan.

La stratégie canadienne pour conjurer la menace talibane a été encensée par le commandant des troupes américaines en Afghanistan, le général Stanley McChrystal en personne, après son passage dans le village afghan de Deh-e-Bagh en juin dernier, où la reconstruction se fait sous la supervision et la protection du Canada. 

Il a fallu à nos militaires trois douloureuses années pour comprendre que le jeu du chat et de la souris avec les talibans, qui consiste à pourchasser partout ces derniers pour les voir réapparaître dès qu’on a le dos tourné, ne mène nulle part.

Il a donc été décidé que le Canada s’emploierait à protéger les villages les uns après les autres, au lieu de courir à gauche et à droite après les talibans. Mais plutôt que de simplement occuper ces villages, on a convenu de les stabiliser, c’est-à-dire de s’assurer le soutien de la population en accomplissant du travail de développement important au profit des villageois. Cette stratégie nécessite le recours à des travailleurs locaux, qui, s’étant trouvé du boulot, sont moins enclins à se mettre au service des talibans pour nourrir leur famille.

J’ai affirmé dernièrement que le Canada devrait retirer immédiatement ses troupes d’Afghanistan, au lieu d’attendre en 2011, année au cours de laquelle la mission militaire doit officiellement prendre fin. Mais si le gouvernement décide de garder ses troupes en Afghanistan pour le moment, je suis tout à fait d’accord avec l’idée de faire du développement un des aspects importants de notre stratégie pour stabiliser le pays.

L’idée a finalement fait son chemin cette année. Les Forces canadiennes ont investi près de quatre millions de dollars dans des projets de toutes sortes, comprenant la construction de routes, des travaux d’irrigation et l’érection de lampadaires fonctionnant à l’énergie solaire, dans le village de Deh-e-Bagh, près de la ville de Kandahar. L’Agence canadienne de développement international a décidé de faire sa part en investissant la somme d’un million et demi de dollars (un montant dérisoire en regard du coût total de la guerre) dans des projets jugés prioritaires par les habitants du village, par exemple l’aménagement de nouveaux puits et d’autres systèmes d’irrigation, la formation professionnelle et l’amélioration de la production agricole.

On ne peut pas dire que Deh-e-Bagh soit un succès sur toute la ligne. On n’a pas investi suffisamment dans cette localité et les talibans ne sont pas complètement disparus. Mais on me dit que les Afghans se félicitent de ce qui se passe dans cette communauté et que Deh-e-Bagh n’est qu’un avant-goût de l’approche plus intelligente adoptée pour stabiliser le pays. Cette approche aide nos soldats à couvrir leurs arrières, en plus de permettre au Canada de se faire des amis en plein cœur d’un bastion taliban.

C’est ce à quoi aurait dû ressembler depuis le début l’intervention du Canada en Afghanistan. Nous étions censés gagner la guerre grâce à la stratégie des trois D : défense, diplomatie et développement. Mais le volet développement a tardé à se mettre en branle et l’ACDI s’est contentée de distribuer de l’argent à des organismes multilatéraux ayant du mal à se gérer eux-mêmes.

C’était avant Deh-e-Bagh. L’idée, au dire de nos militaires, était de commencer avec ce village et de répéter ensuite l’expérience dans d’autres villages. Plus tôt cette année, la Presse canadienne a rapporté ces propos optimistes du brigadier-général Jonathan Vance, commandant en chef des forces de l’OTAN dans la province de Kandahar : « Avec le temps, et si on continue de travailler très fort, l’insurrection va finir par perdre de l’intérêt dans cette partie du pays. » [traduction]

Bonne nouvelle. Mais ce que j’ai appris de mes sources à l’ACDI et au sein des Forces canadiennes cette semaine m’a beaucoup déçu.

Les Forces canadiennes, paraît-il, se sont retirées de Deh-e-Bagh pour aller nettoyer deux ou trois autres villages. Elles sont accompagnées d’ingénieurs militaires qui construisent des routes et creusent des puits, sauf que le modèle de développement sous les auspices de l’ACDI appliqué à Deh-e-Bagh n’est repris nulle part ailleurs.

Étonnamment, le type d’orientation nécessaire pour étendre l’approche canadienne à d’autres villages ferait défaut à l’administration centrale de l’ACDI. Il n’y aurait pas d’argent non plus consacré à ce projet. On donne officiellement pour excuse que le Canada doit mettre fin à sa participation militaire active en Afghanistan dans un an et demi et que le Cabinet du premier ministre n’a fourni aucune instruction quant au rôle de l’ACDI dans ce pays d’ici là.

La ministre responsable de l’ACDI, Bev Oda, a-t-elle une idée de l’importance de la stratégie canadienne pour la sécurité de nos militaires, le bien-être des Afghans et la réputation du Canada? Il semble bien que non.

N’y a-t-il pas quelqu’un dans le Cabinet du premier ministre qui est conscient du fait que des soldats canadiens vont continuer de risquer leur vie pendant encore un an et demi en Afghanistan et qu’ils ont besoin de toute la bonne volonté possible. Cela ne semble pas être le cas.

L’ACDI devrait bouillonner d’activité afin de trouver une façon d’injecter des dizaines de millions de dollars dans des projets de développement dans les villages qui accueillent nos soldats. Mais personne ne fait quoi que ce soit pour continuer ce qui a été entrepris. 

C’est à se demander comment on en est même arrivé à appliquer la stratégie avec succès, ne serait-ce qu’à un seul endroit.

(Le sénateur Kenny est président du Comité sénatorial de la sécurité nationale et de la défense, kennyco@sen.parl.gc.ca)