Embassy - 21 octobre 2009
Par Colin Kenny
Beaucoup de Canadiens expriment leur mécontentement à l’égard des mesures de sécurité des États-Unis à la frontière canado-américaine, telles que la surveillance aérienne et le renforcement des contrôles de sécurité aux postes frontaliers.
Nous avons de bonnes raisons d’être mécontents du resserrement des contrôles frontaliers. Par contre, il est inutile de se fâcher contre Washington et son obsession de la sécurité à toutes ses frontières, y compris celle avec le Canada. En fait, les Canadiens devraient agir intelligemment et collaborer avec les autorités américaines pour mieux surveiller notre frontière commune.
Permettez-moi d’expliquer pourquoi nous devrions être à la fois mécontents des Américains, mais néanmoins plus empressés de collaborer avec eux pour surveiller la frontière.
Notre mécontentement est justifié parce que l’ALENA a été établi pour intégrer les économies de nos deux pays. Or, il est pour ce faire essentiel que les camionneurs et les citoyens respectueux de la loi puissent traverser la frontière facilement et rapidement, puisque les délais d’attente nuisent beaucoup plus à l’économie canadienne, qui est plus petite, qu’à celle des États-Unis.
Je soupçonne depuis longtemps de nombreux politiciens américains de se féliciter du renforcement de la sécurité à la frontière, trop heureux d’utiliser les retards à la frontière comme une barrière non tarifaire aux importations du Canada.
Il n’y a pas si longtemps, Industrie Canada dépeignait le Canada aux sociétés internationales comme un endroit formidable où investir en raison en partie des coûts de production peu élevés et de la faible valeur de notre dollar, mais surtout à cause de l’accès rapide et libre aux marchés américains. Il est plus difficile de se servir de ces arguments aujourd’hui.
Alors, à quel point les administrateurs et politiciens américains souhaitent-ils réellement accélérer les mouvements transfrontières? Pas vraiment. À l’évidence, les retards à la frontière inquiètent les sociétés américaines qui ont des installations de production intégrées tant au nord et qu’au sud de la frontière. Mais si ces inquiétudes les incitent à déménager leurs installations au sud de la frontière... et bien, ne croyez-vous pas que ce serait tout simplement merveilleux aux yeux de la majorité des Américains?
À vrai dire, il ne sera pas facile de désengorger les postes frontaliers canado-américains. Selon moi, il faut commencer par prendre en compte les craintes réelles des Américains à propos de la sécurité frontalière et ensuite coopérer avec eux pour calmer leurs angoisses.
Certaines craintes sont tout à fait légitimes. Les Américains ont peur que les terroristes et les drogues passent par le Mexique et le Canada pour se frayer un chemin jusque dans leur pays. Les Canadiens s’inquiètent eux que des armes de poing et des criminels entrent au Canada sans trop de difficulté.
Le département américain de la Sécurité intérieure, qui dispose d’une flotte de navires et d’hélicoptères armés pour surveiller les Grands Lacs, est en train de se doter d’un réseau de véhicules aériens sans pilote (UAV) pour lui fournir de l’information sur les déplacements des navires dans les eaux séparant les deux pays.
Quelque 2 200 agents de la Garde côtière américaine et un grand nombre d’autres types d’agents de sécurité patrouillent les eaux frontalières. Au dernier décompte, seulement 21 agents de la GRC faisaient de même à bord de bateaux mal adaptés, assistés d’un petit noyau de 173 personnes qui collaborent avec les Américains au sein d’équipes intégrées de la police des frontières (EIPF) à divers endroits au pays.
Ces EIPF permettent aux forces du Canada et des États-Unis de travailler de concert. Elles peuvent ainsi planifier des opérations conjointes qui se révéleront souvent un succès alors que les opérations séparées dans l’un des deux pays échouent – en effet, dans ces cas, les criminels présents sur les lacs et les fleuves savent qu’ils seront en sécurité dès qu’ils auront franchi la frontière.
Les activités des EIPF ont été ralenties par des conflits de compétence : les agents peuvent-ils porter une arme et effectuer des arrestations de l’autre côté de la frontière? Ces questions légales peuvent et doivent être réglées.
Le programme Shiprider était lui très prometteur : il y a deux ans, des agents canadiens et américains faisaient équipe à bord de navires sur les Grands Lacs. Durant les Jeux olympiques, ce programme sera d’ailleurs relancé à la frontière entre la Colombie-Britannique et l’État de Washington. Si les deux parties s’entendent sur un protocole d’intervention sur les eaux, celui-ci pourrait favoriser la mise en place d’EIPF sur la terre ferme.
Le Canada devrait chercher à assurer une surveillance radar complète des eaux qu’il partage avec les États-Unis. Cela aiderait à détecter les déplacements anormaux, à repérer les navires louches et à leur interdire l’accès au territoire. Les véhicules aériens sans pilote renforceraient également la sécurité, car ils peuvent déceler une arme d’assaut à 18 300 mètres d’altitude. Ils coûtent moins chers que les hélicoptères et sont beaucoup plus durables.
Le Canada a enfin commencé à armer ses agents aux postes frontaliers. Les dernières données fournies au Comité sénatorial de la sécurité nationale et de la défense en 2007 (avant que les agents frontaliers puissent porter une arme) ont montré que 459 véhicules ont forcé la frontière canadienne en six mois. Pourquoi ne pas simplement installer un panneau indiquant que les armes de poing américaines sont les bienvenues au Canada?
Du côté canadien, il faudrait inspecter le fret qui franchit la frontière à l’aide d’appareils d’inspection VACIS, qui le balaient aux rayons gamma. Les Américains en ont installé de manière permanente aux passages frontaliers importants. Le Canada essaie de déplacer quelques-uns de ces appareils d’un poste frontalier à l’autre à des moments prévisibles par les criminels. Un ou deux de ces appareils sont presque toujours en réparation, ce qui rend notre système de surveillance électronique pratiquement inopérant. Nous avons besoin d’un système permanent.
L’Agence des services frontaliers du Canada a besoin de plus de personnel et d’installations pour offrir une formation adéquate sur le maniement des armes à feu sans dégarnir ses effectifs aux postes frontaliers. Notre Comité estime que l’Agence a besoin de 2 300 employés additionnels pour assumer ses responsabilités aux 1 200 postes frontaliers ou aux autres points d’entrée au Canada.
Le gouvernement actuel s’est seulement engagé à financer l’embauche de nouveaux agents pour qu’il y en ait deux à chaque poste. C’est bien, mais c’est insuffisant.
Si nous commencions à prendre plus au sérieux la sécurité à la frontière, Washington prendrait-il plus au sérieux nos préoccupations à l’égard du resserrement de la frontière? Nous ne pouvons en être certains, mais il est encourageant que l’administration Obama ait démontré qu’elle s’intéresse plus à la coopération internationale que l’administration Bush.
Dès que le Canada commencera à insister davantage sur la sécurité, Ottawa pourra négocier avec Washington pour trouver des moyens plus efficaces d’accélérer la circulation transfrontalière. Il faudrait tenter de conclure un accord fondé sur des résultats concrets : les deux parties veilleraient à fournir le personnel, les infrastructures et les systèmes nécessaires pour qu’un nombre donné de véhicules franchissent la frontière chaque heure. Si l’un des deux pays souhaitait procéder à des fouilles plus méticuleuses, ce qui est très bien, il lui faudrait donc affecter davantage d’agents aux postes frontaliers pour assurer une circulation fluide.
Il ne sert à rien de s’impatienter face aux Américains. Il serait beaucoup plus indiqué de tenter de les amadouer afin qu’ils changent leurs façons de faire les choses.
[Colin Kenny est le président du Comité sénatorial de la sécurité nationale et de la défense. Kennyco@sen.parl.gc.ca]