Vancouver Sun - Le 6 octobre 2009
Par Colin Kenny
Beaucoup de Canadiens sont excédés ces jours-ci par les mesures de sécurité plus strictes imposées par les États-Unis à la frontière canado-américaine.
Je suis moi-même d’humeur un peu bougonne et je doute réellement des motifs invoqués par certains haut placés américains pour expliquer ce qui se passe à la frontière.
Vous devez donc vous demander pourquoi je propose que le Canada resserre lui aussi la sécurité à la frontière, et le plus souvent de concert avec les Américains.
Je sais ce que vous pensez. Ai-je perdu la boule? Est-ce l’effet que produit le Sénat sur les gens? Mais suivez mon raisonnement.
Je soupçonne depuis longtemps de nombreux politiciens américains de se féliciter du renforcement de la sécurité à la frontière. Les retards à la frontière constituent un obstacle non tarifaire aux importations en provenance du Canada.
Industrie Canada avait l’habitude de dépeindre le Canada aux sociétés internationales comme un endroit formidable où investir, en raison en partie des coûts de production peu élevés et de la faible valeur de notre dollar, mais surtout à cause de la facilité d’accès aux marchés américains. Il est plus difficile de se servir de ces arguments de nos jours.
Les autorités américaines ne tiennent pas vraiment à accélérer les franchissements de la frontière. Bien sûr, les embouteillages font mal aux sociétés ayant des installations de production de part et d’autre de la frontière, mais s’ils finissent par les convaincre de déménager leurs pénates au sud de la frontière, nos voisins n’en seront que plus heureux.
Il ne va pas être facile d’amener les Américains à accélérer le passage à la frontière. Je pense qu’il faudra d’abord prendre en considération leurs craintes légitimes pour la sécurité de la frontière et les aider à calmer leurs angoisses.
Les Américains sont obsédés par l’idée que les terroristes et les drogues puissent se frayer un chemin jusque dans leur pays. Les Canadiens, eux, se hérissent en pensant que des armes à feu et des criminels entrent au Canada sans trop de difficulté.
Le ministère américain de la Sécurité intérieure, qui dispose déjà d’une flotte de navires armés et d’hélicoptères pour surveiller les Grands Lacs, est en train de se doter de véhicules aériens sans pilote (UAV) pour lui fournir de l’information sur les déplacements des navires dans les eaux séparant les deux pays.
Quelque 2 200 agents de la Garde côtière américaine et un grand nombre d’autres types de personnel de sécurité surveillent, du côté américain, les voies navigables entre le Canada et les États-Unis. Au dernier décompte, seulement 21 agents de la GRC effectuaient des patrouilles dans les eaux frontalières à bord de navires mal adaptés pour l’emploi, assistés dans leurs tâches par un petit groupe de 173 personnes travaillant à différents endroits au pays avec des Américains au sein des Équipes intégrées de la police des frontières (EEPF).
Les EEPF permettent aux forces de l’ordre du Canada et des États-Unis de planifier et de mener avec succès des opérations conjointes à la frontière lorsque les efforts individuels, d’un côté ou de l’autre, ont échoué.
Certaines de leurs activités ont cependant achoppé en raison de conflits de compétence, quant à la possibilité que des agents puissent porter une arme et effectuer des arrestations de l’autre côté de la frontière. Il va falloir s’entendre sur ces questions.
Le programme Shiprider, un projet pilote mené il y a deux ans et dans le cadre duquel des agents armés canadiens et américains faisaient équipe à bord de navires sur les Grands Lacs, s’est révélé très prometteur et sera repris au cours des Jeux olympiques à la frontière entre la Colombie-Britannique et l’État de Washington. Si les deux côtés parviennent à travailler de pair sur l’eau, ils devraient pouvoir le faire également sur terre, au sein des EEPF.
Le Canada devrait chercher à assurer une surveillance radar complète des eaux qu’il partage avec les États-Unis. Cela aiderait à déceler les déplacements anormaux de navires et à identifier et intercepter les navires louches. Les véhicules aériens sans pilote, qui sont capables de déceler un objet de la taille d’un fusil d’assaut à 60 000 pieds d’altitude, contribueraient également à la surveillance. Ils coûtent moins cher que des hélicoptères et peuvent rester dans les airs plus longtemps.
Le Canada a commencé à armer ses agents aux postes frontaliers. Selon les dernières statistiques fournies au Comité sénatorial de la sécurité nationale et de la défense, en 2007 (avant que les agents frontaliers portent une arme), 459 véhicules avaient forcé la frontière canadienne sur une période de six mois, d’où la nécessité de munir les agents d’une arme de poing.
Il faudrait aussi inspecter du côté canadien, à l’aide d’appareils VACIS à rayons gamma installés en permanence à chaque passage frontalier important, le fret franchissant la frontière. Les Américains le font déjà; pas le Canada.
J’ai visité dernièrement plusieurs passages frontaliers en Colombie-Britannique. On y utilise les trois mêmes appareils VACIS, que l’on déménage d’un endroit à l’autre. C’est un processus à la fois coûteux, chronophage et très aléatoire. Au moins un de ces appareils, quand ce n’est pas deux, est presque toujours en réparation, ce qui fait que notre système de surveillance électronique est pratiquement inopérant.
L’Agence des services frontaliers du Canada a aussi besoin de personnel et d’installations supplémentaires pour offrir une formation adéquate au maniement des armes à feu sans dégarnir ses effectifs aux postes frontaliers.
Notre comité estime à 2 300 le nombre d’employés supplémentaires dont l’Agence, qui a du personnel dans 1 200 passages frontaliers et autres points d’entrée au Canada, aura besoin pour s’acquitter de ses responsabilités.
Le gouvernement actuel s’est engagé tout au plus à financer l’embauche d’un nombre suffisant d’agents pour que chaque passage frontalier soit gardé par au moins deux agents, une condition essentielle à la sécurité. Mais ce n’est qu’un début.
Si nous commencions à prendre la sécurité à la frontière plus au sérieux, est-ce que cela inciterait Washington à tendre une oreille plus attentive à nos préoccupations concernant le resserrement de la frontière? Tout ce que je puis dire pour l’instant est que le gouvernement en place aux États-Unis semble plus conscient de la valeur de la coopération internationale que son prédécesseur ne l’a jamais été.
Quand nous commencerons à insister davantage sur la sécurité, nous pourrons négocier avec les Américains des moyens plus efficaces d’accélérer la circulation aux passages frontaliers. Nous devrions chercher à conclure un accord fondé sur les résultats, à savoir un nombre précis de véhicules franchissant la frontière à l’heure. Si une des parties à cet accord souhaitait procéder à des fouilles plus méticuleuses, elle n’aurait qu’à utiliser un plus grand nombre d’agents de manière à assurer la même fluidité aux passages frontaliers.
Une coopération accrue en matière de sécurité pourrait donner lieu à une meilleure coopération dans d’autres domaines le long de la frontière canado-américaine. Elle pourrait même, à bien y penser, diminuer la criminalité de part et d’autre de cette frontière.
La réduction de la criminalité et des files à la frontière représenterait sans doute une perspective attrayante aux yeux des électeurs. Voyons si une formation politique saura exploiter cette idée.
[Colin Kenny est le président du Comité sénatorial de la sécurité nationale et de la défense. Kennyco@sen.parl.gc.ca]