Globe and Mail - 7 août 2009
Par Colin Kenny
À Sarnia, où le fameux pont Blue Water relie le Canada et les États-Unis, des citoyens se préparent à montrer leur derrière au ciel, le 15 août, dans un geste de protestation contre l’invasion de leur vie privée par la voie des airs. Il semble en effet qu’une entreprise américaine teste présentement, au-dessus de la rivière St. Clair, une caméra aérienne capable de lire le nom d’un navire d’une distance de 14 km.
Les États-Unis commencent visiblement à prendre au sérieux la surveillance de leur frontière poreuse avec le Canada. Le U.S. Homeland Security a déjà armé les navires et les hélicoptères qui patrouillent dans la région des Grands Lacs, et il prévoit se doter de véhicules aériens sans pilote ou UAV (Unmanned Aerial Vehicles) pour lui transmettre de l’information sur les mouvements des bateaux dans plusieurs secteurs des Grands Lacs.
Le Canada devrait prendre part à la création de ce réseau.
Je comprends bien que l’événement de Sarnia est un clin d’œil pour protester contre l’invasion de la vie privée. Même un membre grognon de la noble institution qu’est le Sénat du Canada devrait être capable d’en sourire. Alors, j’en souris.
Mais il s’agit d’une question sérieuse. Le gouvernement canadien devrait élargir sa vision et coopérer davantage avec les Américains en ce qui a trait à la surveillance de la frontière. Nous avons tout autant intérêt que les Américains à mettre un frein à la contrebande et aux attentats terroristes potentiels, et une approche coopérative dans ce dossier nous aidera à bien d’autres points de vue, que ce soit politique et économique.
Les Grands Lacs sont bien connus à cause de la contrebande importante de cigarettes et d’armes qui se fait par leurs eaux, et du passage d’un grand nombre de clandestins – la plupart des armes qui se retrouvent dans les grandes villes canadiennes sont entrées illégalement au pays par les États-Unis.
Pour ce qui est des terroristes, je ne m’attends pas à ce qu’une quelconque cellule d’al-Qaïda établie à Chicago ou à Détroit vienne attaquer les frontières canadiennes de sitôt. Mais si une organisation terroriste opérant à partir du Canada attaquait un jour les États-Unis en passant par notre frontière commune, nous pourrons dire adieu à l’économie canadienne, comme nous le savons tous. Nous devons faire tout en notre pouvoir pour éviter qu’une telle situation se produise.
À l’heure actuelle, le Canada surveille assez bien la côté Est et la côte Ouest – grâce à un système qui montre presque en temps réel ce qui s’y passe, et qui est doté d’une capacité limitée d’identifier les navires ne s’étant pas rapportés ou se comportant de façon suspecte.
Ce n’est pas le cas dans les Grands Lacs. Chez nous, 21 agents de la GRC essaient de faire le même travail que les 2 200 membres de la U.S. Coast Guard et d’autres agences de sécurité américaines.
J’ai récemment visité le Centre des opérations de la sécurité marine du Canada, sur les rives du lac Ontario, et en dépit du fait qu’il a été mis sur pied en 2005, il fonctionne toujours de façon bien superficielle. Au moment de ma visite, il avait seulement accès à un radar portable, qui, en soi, n’est pas suffisant pour donner une image complète de ce qui se passe sur le lac.
Le radar est le point de départ de la surveillance électronique. Lorsque le service de police de Toronto a utilisé un radar sur le lac Ontario, il s’est rendu compte qu’il s’y passe beaucoup de choses qu’il devrait savoir.
Comme un parcours que des bateaux empruntent entre Oshawa et Syracuse au petit matin. Comme un bateau qui part d’Oakville à trois heures du matin, visite un navire sur le lac Ontario, et revient quelques heures plus tard. Livraison de pizza? Peut-être. Mais on souhaiterait vraiment en savoir un peu plus.
Nous avons besoin d’une couverture radar complète des quatre Grands Lacs que nous partageons avec les Américains, couverture qui nous permettra de repérer les anomalies dans les mouvements des navires. Nous devons ensuite identifier ces navires et leur interdire le passage au besoin.
La surveillance par les UAV pourrait nous aider à y parvenir – ils peuvent localiser un dispositif de la taille d’une boîte à pain à partir de 60 000 pieds dans les airs. Contrairement aux hélicoptères, ils peuvent faire du vol stationnaire pendant de longues périodes. Ils coûtent également moins chers que les hélicoptères et d’autres types d’aéronefs.
J’entends déjà mes détracteurs protester, et je présume que leurs arguments contre l’engagement du Canada dans ce genre de surveillance des Grands Lacs seront d’une des natures suivantes :
(a) Laissez les Américains s’en charger, ils ont l’argent pour le faire.
(b) Ne laissez personne s’en charger, c’est une atteinte à la vie privée.
Au groupe (a), je dirai qu’il est de la responsabilité du Canada et des États-Unis de défendre l’Amérique du Nord. Du point de vue pratique, les Grands Lacs représentent un maillon essentiel du système de transport entre les deux pays. De plus, le Canada a intérêt à faire un pas en avant et à montrer aux Américains qu’il se soucie de la même chose qu’eux – la sécurité – ou il sera quitte pour un traitement beaucoup plus brutal dans d’autres dossiers, surtout économiques.
Avant que les Américains mettent en place un plan de sécurité qui laissera croire que le Canada est un territoire hostile, nous devons agir et leur demander : « Comment pouvons-nous faire partie de ce plan? Comment pouvons-nous travailler ensemble? ».
Quant au groupe (b), je lui dirai de s’acheter des feuilles de vigne. J’accorde autant d’importance à la protection de ma vie privée que n’importe qui, mais nos gouvernements font face, au XXIe siècle, à des menaces asymétriques, et ils doivent être beaucoup plus alertes qu’auparavant. La frontière est le meilleur endroit pour dire : « Stop, où allez-vous? ».
Un gouvernement qui protège ses citoyens se doit d’être vigilant. Il peut le faire avec des jumelles, et personne ne lui montrera son derrière. Ou il peut le faire avec de l’équipement plus sophistiqué, et certaines personnes le lui montreront.
Tendre l’autre joue est un principe religieux bien ancré. Il ne fonctionne pas avec les méchants. Sourire est une tradition canadienne louable, mais parfois nous devons montrer notre sérieux.
[Colin Kenny est le président du Comité sénatorial de la sécurité et de la défense. Kennyco@sen.parl.gc.ca]