Windsor Star - 28 septembre 2009
The Province - 20 septembre 2009
Calgary Herald - 16 septembre 2009
National Post - 13 septembre 2009
Times Colonist (Victoria) - 13 septembre 2009
Montreal Gazette - 13 septembre 2009
Vancouver Sun - 12 septembre 2009
Ottawa Citizen - 11 septembre 2009
Par Colin Kenny
Il y a longtemps que j'émets des réserves sur notre mission militaire en Afghanistan. De concert avec mes collègues du Comité sénatorial de la sécurité nationale de la défense, j'ai formulé, dans deux rapports, mes doutes sur la poursuite de cette mission, après trois visites sur le théâtre des opérations.
Cependant, tout comme la plupart des observateurs qui respectent le courage et les réalisations de nos militaires en Afghanistan, je me garde bien d'affirmer catégoriquement que je ne pense pas que la mission pourrait réussir.
La justification de notre incursion militaire en Afghanistan sous le gouvernement libéral de Paul Martin puis sous le gouvernement conservateur de Stephen Harper était simple : les troupes canadiennes aideraient à contenir les talibans jusqu'à ce que le gouvernement afghan parvienne à stabiliser le pays après les innombrables décennies de guerre.
Malheureusement, relevait de la chimère l'hypothèse initiale de nos dirigeants politiques et militaires canadiens selon qui les talibans étaient à bout de forces. Or, on a compris que le temps et l'espace ne faisaient pas partie des atouts des troupes canadiennes et de leurs alliés de l'OTAN. Nos militaires combattaient des opposants extrêmement motivés qui offraient beaucoup de résistance sur leur territoire, là où les divers envahisseurs militaires n'ont jamais connu de succès.
Au XIXe siècle, l'invasion de l'Afghanistan par les Britanniques a échoué lamentablement. Au XXe siècle, l'invasion massive par les Soviétiques s'est soldée par un échec retentissant. Il convient de souligner que l'échec des Britanniques en Afghanistan a été un des éléments de la fin de l'empire britannique et que cet échec des Soviétiques a été un facteur déterminant de l’effondrement de l'empire soviétique.
Le monde occidental caressait un espoir pour l'Afghanistan au XXIe siècle, tablant sur l’impopularité de l'impitoyable gouvernement taliban dans la population afghane, ce gouvernement évincé en 2001 par les Américains et les chefs de guerre qui étaient leurs alliés. Donc, si, parallèlement au maintien d’un degré raisonnable de stabilité, la plupart des Afghans pouvaient prendre rapidement goût à la démocratie et au gouvernement démocratiquement élu d’Hamid Karzai, le Canada pouvait au moins espérer favoriser l’avènement d’un Afghanistan moins menaçant et moins dangereux.
Gagner ce pari aléatoire procurerait d'énormes avantages, en l'occurrence l'affaiblissement du radicalisme islamique, de meilleures perspectives de stabilité dans un Pakistan doté de l'arme nucléaire, à tout le moins une perturbation du commerce international de la drogue, la fin de la perception que l'autorité du monde occidental décline et, enfin, de meilleures conditions de vie pour des millions d'Afghans, plus particulièrement pour les Afghanes.
Par contre, perdre ce pari comporterait des conséquences néfastes tout aussi évidentes : le sacrifice de tant de vies dans une cause perdue d'avance, une ponction massive dans les coffres des pays occidentaux alors que les déficits nationaux atteignent des niveaux alarmants, la possibilité accrue d'anarchie au Pakistan, le renforcement du radicalisme menaçant la stabilité mondiale et les valeurs occidentales, le leadership occidental de moins en moins respecté ainsi que l'imminence d'une guerre civile ou du retour du règne brutal des talibans en Afghanistan.
Le facteur déterminant, c'était la capacité du gouvernement Karzai d'emporter l'adhésion du peuple afghan et d’établir sa puissance militaire, ce qui ne s’est pas produit.
Après s’être rendus en Afghanistan en décembre 2006, les membres de notre comité sénatorial ont fait remarquer ceci : « Nous sommes placés devant une tâche énormément difficile alors que celle de nos ennemis est relativement aisée. Ils n’ont pas besoin de remporter de grandes batailles. Il leur suffit de continuer à rallier les mécontents à leur cause et à s’en servir pour compromettre les réformes et à résister aussi longtemps qu’il le faudra, des années au besoin, pour que le Canada et ses alliés se découragent. »
Et les raisons sont bonnes pour que nous nous découragions : 130 Canadiens ont trouvé la mort en Afghanistan; la mission a englouti plus de 10 milliards de dollars de l’argent des contribuables; la capacité des Forces canadiennes d’intervenir ailleurs a été mise à mal; notre budget de l’aide étrangère favorise un pays auquel nous ne nous sommes jamais intéressés. Malgré tous ces aspects négatifs, nous aurions peut-être pu trouver un sens à nos efforts immenses si nous avions pu constater des signes notables de progrès en Afghanistan.
Ce n’est malheureusement pas le cas. Il y a tout juste quelques années, les zones contrôlées par les talibans et celles où ils pouvaient circuler librement n’englobaient essentiellement que les quelques provinces du sud sur la carte. Aujourd’hui, les talibans accroissent leur mainmise dans presque toutes les parties du pays, même si les États-Unis et les pays de l’OTAN ont déployé plus de 100 000 militaires.
Cette présence militaire semble n’avoir aucun effet. Les dommages collatéraux qu’inflige l’OTAN par le recours excessif aux frappes aériennes toutes les fois que les troupes terrestres sont en difficulté ont aigri bien des Afghans, dont certains préfèrent nettement l’oppression de la part des talibans afghans à la guerre menée par des étrangers. Et les talibans continuent de recruter de plus belle.
Selon certains, le Canada devrait insister sur l’aide au développement plutôt que sur l’assistance militaire. Sans protection, les projets d’aide sont voués à l’échec. Le Canada planifie depuis longtemps de construire ou de réhabiliter 50 écoles afghanes, mais n’a pu mener à bien ses plans que pour cinq écoles.
Pendant ce temps, la corruption est toujours monnaie courante au sein du gouvernement de l’Afghanistan. Des représentants du gouvernement auraient amassé des centaines de millions de dollars grâce au narcotrafic. L’ONU a institué une enquête sur les allégations de fraude généralisée lors des élections nationales tenues le mois dernier.
Le président Karzai prétendait offrir une solution de rechange progressiste au pouvoir taliban, mais il a permis l’adoption par le Parlement d’une loi qui légalisait le viol dans le mariage et interdisait aux femmes de sortir de chez elles sans être accompagnées d'un homme de leur famille. La loi a été assouplie par la suite, mais uniquement après une levée de boucliers dans le monde occidental.
Les Américains et les Britanniques appuient de moins en moins la guerre, et les manifestations publiques se font de plus en plus nombreuses. Selon les résultats d’un sondage publiés par la CBS la semaine dernière, 41 p. 100 des Américains souhaitent le retrait des leurs troupes de l’Afghanistan, par rapport à 33 p. 100 en avril dernier. La guerre ne mène à rien.
Les Canadiens observent un silence paradoxal sur la question. Beaucoup comprennent parfaitement la situation des familles qui ont perdu un être cher, et l’on sent que la plupart ne veulent pas croire que ces vies ont peut-être été sacrifiées en vain.
C’est peut-être la raison pour laquelle le premier ministre Harper évite le sujet de l’Afghanistan comme Superman fuit la kryptonite, pour que les voix continuent de se taire. Pendant que le président Obama défend publiquement sa « guerre nécessaire » et que le premier ministre Gordon Brown plaide en faveur de la présence britannique en Afghanistan, M. Harper évite de faire part aux Canadiens de ce qu’il espère accomplir là-bas et de ce que serait un scénario fructueux.
J’estime qu’il faudrait à l’avenir réduire au minimum notre engagement en Afghanistan, que la majeure partie du budget destiné à l’Afghanistan devrait être consacrée à des pays qui veulent de notre aide et où les projets peuvent faire l’objet d’un suivi, et que, d’ici le délai de 2011 imposé par le Parlement pour le retrait de nos troupes de l’Afghanistan, il faudrait affecter celles-ci à la formation des Afghans, et non à la chasse aux talibans.
Je m’exprime ainsi, car ce que nous espérions accomplir en Afghanistan relevait de l’impossible. Nous fonçons à toute vitesse vers le mur, les choses risquant de se terminer comme ce fut le cas au Vietnam.
Nos militaires se sont acquittés magnifiquement de leur tâche dans des conditions beaucoup plus périlleuses qu’aucun d’entre nous n’aurait pu le prédire. Peu nombreux, ils ont persévéré contre vents et marées. Le peu de succès obtenu par les troupes américaines beaucoup plus nombreuses prouve que leur mission était impossible à accomplir.
Cependant, nous sommes loin d’atteindre nos objectifs en Afghanistan, et rien n’indique que nous les réaliserons. Pourquoi devrions-nous continuer à mettre en péril des vies sous prétexte que les choses risquent de s’améliorer?
Si le premier ministre Harper sait que les choses risquent de s’améliorer, il devrait nous donner des précisions. Sinon, il devrait faire ce qui s’impose en la circonstance, c’est-à-dire envisager de donner l’ordre qu’aucun soldat n’aime entendre mais le seul qui soit pertinent : l’ordre de la retraite.
[Colin Kenny est le président du Comité sénatorial de la sécurité nationale et de la défense. Kennyco@sen.parl.gc.ca]