National Post - 12 mars 2009
Par Colin Kenny
La création d’emplois est au cœur du budget fédéral du 27 janvier. Vu l’implosion actuelle de l’économie mondiale et la montée en flèche du chômage au pays, pourrait-il en être autrement?
Ce qui me semble étrange dans ce budget cependant, c’est que le gouvernement ne se préoccupe pas des importantes pénuries du secteur de la sécurité et ne propose rien pour y remédier, comme de donner aux agences de sécurité canadiennes ce dont elles ont tant besoin : des gens.
Nous manquons de soldats, nous manquons de policiers, nous manquons d’agents secrets, nous manquons de gardes-frontières et de plus, nous manquons de matériel militaire dont une grande partie pourrait être fabriquée au Canada.
Pourtant, ce que le gouvernement a fait ces derniers mois qui se rapprocherait le plus d’un investissement important dans les agences de sécurité a été l’annonce d’un contrat de 274 millions de dollars, avec Navistar International Corporation, pour l'acchat de 1 300 camions militaires. Cette société construira les camions dans son usine du Texas, et ce, même si elle possède une usine à Chatham, en Ontario.
La société affirme que le coût du réoutillage de l’usine de Chatham serait prohibitif, ce qui est peut-être vrai. On peut toutefois se demander si le gouvernement n’aurait pas du mal à faire le lien entre la création d’emplois au Canada et les pénuries que connaissent nos agences de sécurité.
Commençons par le cas des Forces canadiennes. Au départ, le gouvernement Harper avait laissé entendre qu’il allait rebâtir les Forces armées canadiennes après des années de négligence de la part des libéraux, mais deux choses sont venues contrecarrer ses plans : l’Afghanistan et le manque de volonté politique. L’Afghanistan a miné les capacités d’entraînement et d’expansion de nos forces armées, et le manque d’intérêt du public pour la modernisation des Forces a sapé la volonté du gouvernement, qui n’a pas appuyé ses belles paroles par de l’argent sonnant.
L’année dernière, l’effectif des Forces s’est accru à peine de 628 âmes, et la situation ne fera qu’empirer. Le gouvernement a promis de faire passer l’effectif de 64 400 à 70 000 militaires d’ici 2027-2028, ce qui signifie 280 personnes par an.
Le Comité sénatorial permanent de la sécurité nationale et de la défense a estimé que nos Forces surmenées avaient besoin dès maintenant d'un effectif de 90 000 personnes pour faire le travail qui leur est demandé par les dirigeants politiques. Donc 280 personnes de plus par année, c’est loin d’être suffisante.
Il faudrait que le gouvernement recrute rapidement quelque 20 à 25 000 personnes. Certes, les Forces n’ont pas la capacité d’entraîner un si grand nombre de recrues, mais elles pourraient le faire en ayant recours aux services d’officiers et de sous-officiers supérieurs qui ont quitté l’armée et qui doivent faire face aux mêmes problèmes que les autres Canadiens relativement à leurs placements de retraite.
Un recrutement de cette ampleur ferait bien plus que de remplacer les emplois perdus dans les usines d’automobiles et dans d’autres secteurs. Il nous doterait de forces militaires pouvant agir de concert avec les forces américaines dans des missions qui en valent la peine pour le Canada, ce qui pourrait en retour inciter le président Obama à mieux résister aux pressions du Congrès pour imposer des obstacles au commerce entre le Canada et les États-Unis.
À l’heure actuelle, les Forces canadiennes n’ont pas la capacité de maintenir plus de mille soldats au combat à la fois, ce qui ne nous vaudra pas un surcroit d’influence auprès de nos partenaires commerciaux.
Quant à la GRC, elle est aussi mal prise que les Forces, ce qui n,est pas une très bonne nouvelle dans une conjoncture de déclin économique où la criminalité augmentera inévitablement. Notre comité a calculé qu’il manque de 5 000 à 7 000 agents à la GRC. Alors qu’aux États-Unis 2 200 agents de la Garde côtière patrouillent les Grands Lacs, le contingent canadien est composé de 14 agents de la GRC. La criminalité est monnaie courante dans les ports canadiens, mais la GRC n'a pas assez de personnel pour y mettre fin. L’année dernière, la GRC nous disaient d’ailleurs qu’elle avait juste assez de ressources pour s'occuper d’un tiers seulement des organisations criminelles au Canada dont elle connait l’existence.
Puis il y a les agents des douanes. Nos frontières sont de vraies passoires et pourtant nos passages frontaliers sont engorgés. L’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) devrait disposer de 2 300 employés supplémentaires. L’ASCF doit remplacer les agents à temps partiel qui n’ont pas la formation voulue par des agents qui travaillent à temps plein, veiller à ce qu’il y ait au moins deux agents à chaque poste frontalier et disposer de remplaçants lorsque les agents qui seront armés vont en formation. Le gouvernement fédéral a dit qu’il allait embaucher 400 agents, ce qui est loin d’être suffisant pour désengorger les passages frontaliers tout en assurant un niveau de sécurité élevé.
Enfin, il y a le SCRS – le service de renseignement qui soutien la lutte du Canada contre le terrorisme. Le SCRS dispose aujourd'hui d'effectifs moindres qu'il y a 18 ans, bien qu'il assume depuis des fonctions à l'étranger. Il faut une masse critique de personnel pour s’acquitter efficacement de fonctions de ce genre, et le SCRS ne dispose pas d’effectifs suffisants.
La fabrication de matériel pour les forces de sécurité canadiennes créerait bien évidemment des emplois. Pour être en mesure de défendre les intérêts du Canada, la Marine canadienne et la Garde côtière auront toutes deux besoin d’au moins [70] navires de remplacement au cours des prochaines années. Ce qu’il y a d’étrange donc, c’est que le gouvernement canadien n’ait conclu aucune entente à long terme avec l’industrie canadienne de la construction navale, qui aurait assuré des emplois de haute technologie à l’industrie pour 50 ans, notamment dans les provinces de l’Atlantique, au Québec et en Colombie-Britannique.
Avant même d’être élu, le gouvernement a dit aux Canadiens que ses priorités étaient le maintien de la sécurité publique et la modernisation des forces armées canadiennes. De nos jours, la priorité du gouvernement, c’est l’emploi. S’il décidait de mettre à exécution ses priorités initiales, il y aurait beaucoup plus d’emplois à l’heure actuelle.
(Colin Kenny présidait le Comité sénatorial permanent de la sécurité nationale et de la défense au cours de la dernière législature. Kennyco@sen.parl.gc.ca)