National Post – 12 janvier 2009
Par Colin Kenny
Lorsque le journaliste irakien Muntadhar al-Ziedi a lancé ses chaussures à George W. Bush au cours d’une conférence de presse la semaine dernière, j’ai pensé tout de suite à mon propre mauvais garçon, Geza Matrai.
Nous sommes maintenant d’âge vénérable, Geza et moi. Mais quand il a décidé d'écrire sa place dans l'histoire du Canada, nous avions tous les deux 27 ans.
J’étais directeur des opérations au bureau du premier ministre Pierre Elliott Trudeau. Cela voulait dire que je devais m’assurer qu'il n'arrive rien de regrettable à M. Trudeau lorsqu'il voyageait, et rien de regrettable non plus aux dignitaires étrangers en visite au Canada.
En 1971, Geza avait déjà été coiffeur et instructeur de lutte, une combinaison incongrue s’il en est une. Qui plus est, il était un réfugié hongrois, arrivé au Canada avec sa famille en 1956, comme 40 000 autres Hongrois qui ont fui lorsque Moscou a écrasé le soulèvement hongrois contre le régime stalinien qui gouvernait le pays.
Si la plupart des Canadiens n’aimaient pas les Soviétiques à l’époque, les Canadiens hongrois, les Canadiens ukrainiens et les Canadiens juifs, eux, leur manifestaient tous une haine palpable, fondée sur les ressentiments profonds que suscitaient les mauvais traitements que le gouvernement soviétique infligeait continuellement à leurs communautés.
M. Trudeau connaissait ces griefs et les respectait, mais il ne manquait pas d’audace dans sa façon de faire de la politique au pays et à l’étranger. Il semblait parfois avoir grand plaisir à irriter Washington. Malgré le climat d’affrontement mortel entre les États-Unis et de l'Union soviétique pour assurer la suprématie de leur superpuissance, M. Trudeau s’était rendu en visite en Union soviétique avec sa nouvelle épouse Margaret au début de 1971, et il y avait déclaré publiquement que le caractère écrasant de la présence américaine faisait planer « un danger sur notre identité nationale des points de vue culturel, économique et peut-être même militaire ». Et M. Trudeau ne s’était pas empêché non plus d’inviter le premier ministre soviétique Alexei Kosygin à venir au Canada plus tard durant l’année.
Nous savions que la sécurité allait devoir être serrée pour la visite en octobre. La communauté juive du Canada avait promis d’organiser des manifestations à travers le pays pendant la visite de M. Kosygin, d’abord à Ottawa, ensuite à Montréal, à Vancouver, à Edmonton et finalement à Toronto. Les services de police avaient annulé les congés de leurs effectifs et répété les mesures de sécurité maximum qui impliquaient des milliers d’agents.
Entrée en scène de Geza Matrai. Le deuxième jour de la visite de M. Kosygin à Ottawa, celui-ci sort de l’édifice du Centre en compagnie de M. Trudeau. Les deux chefs se dirigent ensemble vers les limousines qui les attendent pour les amener en coup de vent au Chateau Laurier, tout près, pour le déjeuner. M. Kosygin fait une remarque sur le très beau temps ensoleillé qu'il fait. M. Trudeau stupéfie alors en même temps les services de sécurité soviétiques et canadiens en proposant de se rendre à pied à l’hôtel. Grosse erreur.
Geza Matrai traquait M. Kosygin. Les services de sécurité sont partis d'un côté, les deux chefs de l’autre. C’était sa chance. Il saute sur le dos de M. Kosygin, 67 ans, le fait plier, tire le manteau et la cravate du visiteur. Surpris comme tous par cet incident embarrassant, M. Trudeau a présenté ses excuses à la Chambre des communes le lendemain, en disant que M. Matrai avait « fait honte » à tous les Canadiens. Geza Matrai a été condamné plus tard à trois mois en prison pour voies de fait.
Cette agression est la seule chose dont la plupart des Canadiens se souviennent à propos de la visite de M. Kosygin. Mais quand je songe à ces huit jours, il me revient tellement d’autres impressions, certaines dures, certaines drôles. Je me rappelle en particulier notre journée à Toronto.
Je revois comment la sécurité autour de M. Kosygin – que nous avions prévue la plus serrée possible – est devenue beaucoup plus serrée. Je n’oublierai jamais la dextérité au volant des policiers de Toronto qui nous emportaient rapidement dans leurs véhicules, abritant des manifestants la limousine de M. Kosygin derrière un déploiement de pare-choc à pare-choc tout au long du trajet entre le Inn on the Park (maintenant le Fairmont Prince) sur l’avenue Eglinton Est, jusqu'au Centre des sciences de l’Ontario.
Je me souviens de tous ces balayeurs que nous avons dû envoyer sur l'autoroute 401 fermée à la circulation pour la nettoyer des clous lancés par des manifestants montés sur les viaducs pour essayer de stopper la limousine de M. Kosygin.
Je me souviens de la sympathie que je ressentais pour Isadore Sharp, membre éminent de la communauté juive de Toronto et propriétaire du Inn on the Park, qui était l’hôte de Monsieur Kosygin et de Monsieur et Madame Trudeau (le lit de style japonais dans la chambre de M. Trudeau était toute une attaction). Les concitoyens juifs de M. Sharp l’ont critiqué sévèrement. Ils détestaient Kosygin en raison de la discrimination ouverte pratiquée envers les juifs dans la société soviétique et du refus du gouvernement soviétique de leur permettre d’émigrer.
Même chose pour Barney Danson, un juif et un héros de guerre canadien, qui était le secrétaire parlementaire de M. Trudeau et à qui on avait confié la tâche de préparer le mot de bienvenue à l’arrivée de M. Kosygin à Toronto. Les nappes des tables de la salle de réception du Inn on the Park étaient un petit peu trop courtes ce jour là et on pouvait voir l'interprète de M. Kosygin lui donner des coups de pied de différentes façons pour lui indiquer quand rire d’un commentaire de M. Danson ou quand faire un signe de tête pour manifester son approbation.
À un moment donné, l’auteur Farley Mowat – interdit d’entrée aux États-Unis par la suite par des autorités de l’immigration trop zélées – s’est présenté dans le lobby de l’hôtel avec un énorme chien samoyède blanc de la Sibérie, dont il voulait faire cadeau.
J’ai pu m’arranger pour que la fille de M. Kosygin, Lyudmilla, accepte le chien, mais mon retard m'a fait perdre ma place dans le troisième véhicule du cortège qui partait de l'hôtel quelques instants plus tard. J’ai couru et je me suis finalement retrouvé dans l'un des véhicules libres du convoi, remplis d'agents du KGB.
La sécurité était tellement serrée qu’un officier supérieur qui me connaissait m’a dit : « C’est bon de vous voir Colin – maintenant montrez-nous votre laissez-passer de sécurité. » J’ai dit : « Mais vous savez qui je suis. » « Juste montrer votre laissez-passer, Colin », répondit-il. « Pour que nous soyons vraiment certains. »
Sécurité, sécurité et sécurité tous azimuts. Et tout cela à cause de Geza Matrai.
Quand Muntadhar al-Ziedi a lancé ses chaussures à M. Bush l’autre jour, j’ai voulu communiquer avec M. Matrai, qui est maintenant, comme moi, un aîné.
Or il se trouve que Geza a été un travailleur social dans la région de Toronto pendant toutes ces années, et qu’après avoir commencé en militant dans des organisations radicales comme le Edmund Burke Society et le Parti Crédit Social du Canada, il fait maintenant partie de l’exécutif de l’association conservatrice de Mississauga-Sud.
J’ai pu lui parler au téléphone. Il était très gentil. Quand je lui ai expliqué que j’avais joué un rôle pour assurer la sécurité autour de M. Kosygin sur la Colline du Parlement il y a 37 ans, il m’a dit : « Je suis désolé si j’ai ruiné votre journée. J’espérais faire la même chose à Toronto, mais j’étais rendu en prison à ce moment-là. Quand le moment s’est présenté, je savais que je devais lui sauter dessus ou je n'aurais jamais plus été capable de me regarder dans un miroir. »
Il m’a expliqué un peu comment il a été traité après avoir été arrêté. J’ai dit qu’il semble que M. Muntadhar al-Ziedi a été tabassé après avoir été mis en état d’arrestation par les autorités irakiennes.
Geza m’a dit que ça ne s’est pas passé comme ça avec la GRC. Il a été amené dans une pièce de l’édifice du Centre, ou un officier semblait avoir l’intention de lui appliquer assez de pression pour lui casser le bras, jusqu’à ce qu’il le convainque qu’il n’était pas armé. L’officier a alors relâché sa prise en lui disant que Kosygin était certainement un méchant, mais que sauter sur lui n'était pas une très bonne idée.
En prison, Geza a été très bien traité par les gardiens, qui ne semblaient pas aimer les communistes plus que lui. Mais certains de ses compagnons de détention ne voyaient pas les choses du même oeil. Ceux qui vendaient de la drogue pour gagner leur vie n’étaient pas très contents de savoir que lorsqu’il était candidat du Parti Crédit Social à l’élection de l’Ontario de 1971, il avait réclamé la peine capitale pour les trafiquants de drogue trouvés coupables de récidive. Il s’est fait asperger d'eau bouillante deux fois et il a été attaqué une fois avec un couteau très affilé. « Mon expérience de lutteur m’a sauvé », a-t-il expliqué.
Quand je lui ai fait remarquer qu’il était étrange qu’il ait été travailleur social toutes ces années, étant donné son passé de radical de la droite, il m'a dit qu'il ne détestait pas tous ceux de la gauche. Même qu'il admirait beaucoup le regretté Stanley Knowles, une icône du Nouveau Parti démocratique. Il m’a dit qu’il croyait en la justice sociale, mais qu'il détestait les communistes.
« Être travailleur social a été extrêmement bon pour moi. Vous ne savez pas comment on se sent d’arriver au Canada et de dépendre de la bonté et de la générosité des gens pour retomber sur ses pieds. Mon travail social est ma façon de remettre cela aux Canadiens », a-t-il dit.
Une autre anecdote : quelques années après l’incident Kosygin, M. Matrai manifestait contre le premier ministre Trudeau à l’extérieur du Park Plaza Hotel à Toronto. Il criait que « les Russes sont des assassins », en pointant la main vers M. Trudeau, dans un geste qui lui semblait accusatoire. Mais le premier ministre a pensé qu’il voulait lui serrer la main, et c’est ce qui est arrivé.
J’imagine que je n'ai pas été surpris d’apprendre que M. Matrai ne regrette absolument pas d’avoir sauté sur le premier ministre soviétique. Il m’a dit : « Je suis peut-être seulement une ligne dans l’histoire canadienne, mais j’y croyais et cela a cimenté mes rapports avec mes compatriotes hongrois combattants de la liberté. »
Voit-il des similarités entre lui et M. Muntadhar al-Ziedi en Irak?
« Certainement. Comme moi. Il a lancé ses chaussures. J’ai bondi. Nous sommes vraiment des âmes soeurs. »
[Le sénateur Colin Kenny était le président du Comité sénatorial permanent de la sécurité nationale et de la défense au cours de la dernière législature.] kennyco@sen.parl.gc.ca