Toronto Star - 21 septembre 2009
Par Colin Kenny
La semaine dernière, j’ai déclaré, par écrit, que la mission du Canada en Afghanistan était un échec et qu’il était temps, pour le gouvernement du Canada, d’intervenir, mettre nos troupes à l’abri et se décider à prendre une initiative toujours déprimante mais parfois intelligente : sonner la retraite.
Après la publication de ma déclaration, un autre Canadien a été tué en Afghanistan — le 131e Canadien mort dans le cadre de cette mission, le soldat Patrick Lormand, qui avait 21 ans et qui était, comme l’a dit son commandant, « un vraiment bon gars ».
Pendant son éloge funèbre du soldat Lormand à Kandahar, le brigadier-général Jonathan Vance a déclaré :
Ni [le soldat Lormand] ni sa famille n’ont rien à retirer des propos tenus par des personnes mal avisées à propos des objectifs qu’il avait et des moyens qu’il a utilisés pour y parvenir. […] les milliers de jeunes regards clairs et déterminés qui restent attentifs ici à Kandahar disent qu’ils travaillent d’arrache-pied tous les jours pour protéger et tranquilliser la population. Ce n’est pas une mission impossible, comme certains le suggèrent. »
Je connais personnellement le général Vance. Il est très possible que ce soit à moi qu’il destinait ces mots. Si c’est le cas, je dirai que c’est un bon soldat qui a un travail à faire. S’il en avait dit moins, j’aurais été déçu.
J’ai fait ma déclaration sur le retrait de nos troupes d’Afghanistan pour deux raisons. La première, c’est que je pense sincèrement qu’il est temps de reconnaître que notre mission est un échec. Je sais que c’est décevant pour beaucoup de gens parce que je suis et j’ai toujours été un ardent défenseur des Forces canadiennes et que je me suis toujours dit en faveur d’équipements meilleurs et plus personnels pour que nos soldats aient des équipements à la hauteur de leur bravoure.
Au début, je pensais qu’affronter l’islam radical en Afghanistan et améliorer la vie des Afghans et en particulier des femmes était la chose à faire. En compagnie d’autres membres du Comité sénatorial de la sécurité nationale et de la défense, je me suis rendu trois fois en Afghanistan et j’ai participé à la rédaction de deux rapports. Les deux rapports proposaient des suggestions afin de renforcer la mission, mais évoquaient aussi les difficultés énormes auxquelles elle se heurtait.
J’avais une autre raison pour faire cette déclaration. Au cours de l’été, j’ai beaucoup réfléchi pendant mes visites à notre base navale de Halifax, à notre centre pour hélicoptères maritimes de Shearwater, à notre base aérienne de Greenwood, à notre base militaire de Gagetown, à l'Administration centrale du portefeuille des anciens combattants sur l'Île-du-Prince-Édouard, et je me suis senti très troublé par l’idée que nous n’avons jamais vraiment entamé de dialogue national sur l’Afghanistan.
Ce pays est enseveli sous une chape de silence, comme s’il n’était pas en guerre. Je pense que ce que nous, les Canadiens, voulons vraiment, c’est rendre hommage à ceux qui ont été blessés ou tués ainsi qu’à leurs familles, mais nous ne voulons pas vraiment nous poser de questions sur la pertinence de tout cela.
C’est le premier ministre qui devrait entamer le dialogue, mais il ne le fait pas, alors que notre comité a été jusqu’à le supplier de le faire. Il ressort les mêmes platitudes, mais demeure silencieux sur ce qui semble aller vraiment mal et sur ce que, selon lui, nous pouvons faire.
De la même façon, si Michael Ignatieff — qui, dans le passé, a dit avoir foi en le preux chevalier blanc et sa mission — est convaincu que nous devons poursuivre dans cette voie en Afghanistan, j’aimerais qu’il m’en convainque. Entamons le dialogue.
Son argument est le suivant : si nous avions perdu 131 soldats canadiens en Afghanistan… investi plus de 10 milliards de dollars pris dans la poche des contribuables… pressé les Forces canadiennes jusqu’à l’épuisement de sorte qu’elles ne soient d’aucune aide ailleurs… altéré le budget de l’aide étrangère en faveur d’un pays avec lequel nous n’entretenons traditionnellement pas de relation particulière… si tous ces événements fâcheux s’étaient produits mais que nous observions des progrès significatifs en Afghanistan, alors les investissements énormes que nous avons consentis prendraient toute leur signification.
Mais ce n’est pas le cas. Au début, les Talibans étaient surtout présents dans les provinces du Sud. Maintenant, ils sont partout. Nous pensions que l’envoi de quelques milliers de soldats de l’OTAN de plus suffirait, mais il y a maintenant plus de 100 000 soldats en Afghanistan et nous perdons du terrain. Le gouvernement a publié son rapport trimestriel sur la mission mardi. Il en ressort que la province du Kandahar — où les troupes canadiennes concentrent leurs efforts — de plus en plus instable, est le théâtre d’une violence quotidienne en recrudescence; qui plus est, les attaques des Talibans atteignent un niveau sans précédent dans tout le pays.
Nous pensions faire souffler un vent de liberté sur ce pays — en particulier dans le cas des femmes — mais la situation ne change pas et les grandes sommes d’argent investies ne semblent pas vraiment à servir la construction d’écoles. Nous pensions que nous parviendrions à convaincre le gouvernement d’Hamid Karzai de mieux traiter les femmes et de considérer la corruption comme une affaire du passé, mais M. Karzai a permis l’adoption par le Parlement d’une loi infâme autorisant le viol d’une conjointe. En outre, les ministres continuent à profiter du trafic de drogue qui demeure florissant en dépit de tous nos efforts.
Les Afghans nous disent que les dommages collatéraux causés par les raids aériens occidentaux ont monté de nombreux Afghans contre nous. Que préfèrent-ils? Nous et nos armes? Ou les Talibans et l’oppression? C’est difficile de savoir, mais il semble que plus nous nous attarderons, plus nous serons mal vus.
Ai-je tort de proposer que nous limitions la participation de nos troupes à la formation des soldats afghans avant tout? J’ai reçu de nombreux courriels qui vont dans ce sens, mais aussi d’autres qui me traitent de girouette.
Un agent de police responsable de l’organisation des convois funéraires circulant sur les routes dans lé région de Toronto me demande : « Est-ce que vous oseriez dire aux parents, aux conjointes, aux conjoints et aux enfants de ceux qui sont morts en Afghanistan que la mission du Canada en Afghanistan est inutile? »
La mère d’un soldat de 19 ans en service en Afghanistan me dit : « IL voulait y aller pour faire bouger les choses dans ce monde. Y est-il parvenu? Je ne sais pas. Mais je sais que nous vous saurions vraiment très reconnaissants de nous soutenir. »
Un ancien militaire s’est senti insulté parce que j’ai porté atteinte « à la plus grande source de fierté pour les Canadiens depuis la Corée, en l’occurrence la force de frappe et la puissance des Forces canadiennes ».
Mais un autre ancien soldat m’a donné un autre point de vue : « Sénateur, vos commentaires n’ont que trop tardé. On nous raconte des foutaises et à chaque fois que le gouvernement intervient, il clame que ceux d’entre nous qui sont contre la guerre sont aussi contre les Forces canadiennes et contre ceux qui sont morts pour cette cause. »
Ce n’est certainement pas le courriel le plus encourageant que j’ai reçu. C’est un lieutenant-général retraité qui m’a envoyé le courriel le plus encourageant. Son point de vue est partagé par nombre de ses collègues militaires :
« La mission, les Forces canadiennes, [notre] puissance, la défense et la sécurité en général doivent faire partie du discours politique pour que les Canadiens puissent choisir leur leadership en connaissance de cause. C’est pourquoi […] c’est bien que le sénateur Kenny ait fait cette déclaration controversée. »
Cela marche pour moi. Il y a très peu de choses que nous pouvons faire pour les 131 Canadiens qui sont morts en Afghanistan. Mais faisons vraiment en sorte que le nombre de morts pour une cause qui n’en est plus une n’augmente pas.
[Le sénateur Kenny est le président du Comité sénatorial de la sécurité nationale et de la défense. kennyco@sen.parl.gc.ca]