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De mauvaises décisions pourraient couler la Marine du Canada

Times-Colonist (Victoria) - 16 juillet 2009
The Chronicle-Herald - 1 juillet 2009

Par Colin Kenny et Bill Rompkey


Les planificateurs des forces armées ne peuvent se permettre de se tromper dans l’achat de navires pour la Marine canadienne. Et ce, pour deux très bonnes raisons.

D’abord, les nouveaux navires feront partie de l’ossature de la Marine dont les Canadiens auront besoin pour naviguer sur des eaux internationales agitées au cours de la prochaine décennie. Quiconque ne croit pas qu’une puissante marine de guerre est importante pour l’influence politique et économique d’un pays connaît bien mal le monde dans lequel nous vivons.

Deuxièmement, ces navires sont extrêmement coûteux et une ou deux bourdes en matière d’acquisition pourraient saborder nos plans de remise en état de notre flotte, laquelle risque actuellement de sombrer dans l’insignifiance.

Dans ce contexte, l’étrangeté de ce qui se passe au ministère de la Défense nationale par les temps qui courent, en ce qui concerne deux achats cruciaux, donne un certain mal de mer aux gens qui suivent la situation de près.

Le problème le plus évident concerne l’achat annoncé de trois navires de soutien interarmées. Cette acquisition est en attente depuis que le gouvernement actuel a reçu des soumissions dont le coût dépasse de loin ce que le gouvernement semble disposé à payer pour ce matériel.

Ce devaient être d’énormes navires qui joueraient un double rôle : ils allaient remplacer des navires de soutien vieux de 40 ans qui approvisionnent en munitions et en carburant les forces opérationnelles en mission en mer, en plus de transporter des véhicules et d’autres équipements pour des forces terrestres canadiennes opérant à l’étranger. L’état de suspension de cet achat menace le renouvellement de nos forces navales.

Ce n’est pas tout. Il y a sur la planche à dessin un autre navire à double vocation qui suscite des inquiétudes. Il s’agit en fait de l’achat prévu de six à huit patrouilleurs devant être utilisés dans l’Arctique en été et en automne, et au large des côtes est et ouest du Canada le restant de l’année.

Le Comité sénatorial de la sécurité nationale et de la défense soutient depuis deux ans que le projet du gouvernement d’acquérir ces navires est malavisé pour diverses raisons.

Voici maintenant que le Comité sénatorial des pêches et océans – dans son nouveau rapport intitulé Relever le défi de l’Arctique : Rapport sur la Garde côtière canadienne  – préconise lui aussi une meilleure stratégie de contrôle de nos eaux nordiques. 

Le gouvernement Harper, attaché à juste titre à la promotion de la souveraineté du Canada dans l’Arctique, a décidé que la meilleure façon de faire consisterait à placer ces nouveaux patrouilleurs sous le contrôle de la Marine. En outre, celle-ci s’acquitterait dorénavant de certaines responsabilités dans l’Arctique qui étaient traditionnellement l’apanage de la Garde côtière canadienne.

Dans son rapport, le Comité des pêches et océans fait remarquer que la Garde côtière « a beaucoup plus d’expérience et d’expertise dans le Nord que la
Marine. » Il affirme que la Garde côtière devrait être équipée de nouveaux brise-glaces qui ne pourraient peut-être pas tenir la dragée haute à la puissante flotte russe, mais qui, au moins, seraient plus respectables que ceux que nous avons en ce moment.

L’actuelle flotte canadienne de brise-glaces, signale-t-on dans le rapport, croule sous le poids des ans et elle a été conçue pour une utilisation dans le fleuve Saint-Laurent, et non dans l’océan Arctique.  Notre « flotte de brise-glaces ne sera plus suffisante quand augmentera le trafic maritime »  (en raison du réchauffement des eaux nordiques). Malheureusement, la commande ne sera passée que pour un seul brise-glace, le gouvernement concentrant plutôt son attention sur les patrouilleurs. Ceux-ci, peut-on lire dans le rapport du Comité des pêches et des océans, ne pourront briser que de la glace de formation récente. Des navires pour l’Arctique dignes de ce nom doivent être en mesure de se tirer d’affaire dans les glaces plus dures et plus épaisses, en place depuis des années, qui continueront d’encombrer les eaux arctiques.

De plus, le Comité cite Michael Turner, ex-commissaire de la Garde côtière par intérim, selon lequel les nouveaux navires seraient de conception hybride « avec une capacité limitée de navigation en eau libre. » À l’évidence, cela s’applique à la fois à l’Arctique et aux côtes est et ouest du Canada. Lents et légèrement armés, ces nouveaux navires sont conçus pour une menace « de faible intensité ». Ils seraient trop faibles pour être utilisés dans le Nord.

Le Comité de la sécurité nationale et de la défense a soutenu dans deux rapports qu’en faisant intervenir la Marine dans l’Arctique, on sapera son efficacité ailleurs, et que la Marine ne détient pas les compétences que la Garde côtière possède dans l’Arctique.

Il a fait valoir, de surcroît, que la Garde côtière devrait être aussi bien armée que celle des États-Unis. Si le gouvernement veut des armes à bord des navires pour bien montrer que la souveraineté lui tient à cœur – ce qui est manifestement le cas –, alors, qu’il arme la Garde côtière. Le syndicat représentant les employés de la Garde côtière n’y est pas opposé, à condition que les officiers et les équipages soient dûment formés et rémunérés.

Une fois de plus, le rapport du Comité de la défense recoupe celui du Comités des pêches et océans, qui recommande de déployer des brise-glaces multimissions de la Garde côtière, ce qui « serait une façon rentable de répondre aux besoins de surveillance du territoire et de maintien de la souveraineté du Canada dans l’Arctique. »

En bref, aussi bien en confiant ces patrouilleurs à des officiers de la Marine qu’en achetant ces navires mêmes, on commettrait une énorme erreur – le genre d’erreur qu’un pays ayant un budget militaire limité ne peut se permettre de faire. Ces patrouilleurs ne seraient même pas suffisamment rapides pour arraisonner certains vaisseaux de pêche, ce qui rend sceptique quant à leur utilité sur les côtes est et ouest.

Lorsque deux comités disent au gouvernement qu’il doit revoir ses orientations dans l’Arctique, le gouvernement devrait peut-être montrer qu’il les écoute.

Colin Kenny est président du Comité sénatorial de la sécurité nationale et de la défense.
Bill Rompkey est président du Comité sénatorial des pêches et des océans.